épisode 79 : se battre toujours, renaître, encore 2

Publié le 1 Septembre 2011

- Bon, écoute mon vieux, là, je crois que tu ne peux plus, décemment s'entend, hein, tu ne peux plus faire attendre ton public. Vraiment, c'est une question d'image, aussi, tu dois t'en rendre compte. La plupart de ces gens sont venus pour toi, pour toi uniquement, tu le sais ça, hein ? Surtout ces jeunes filles en robes courtes qui sautillent comme des petits lapins. Tu ne peux pas les décevoir. Tu es bientôt plus populaire que Hakuhô, ce yokozuna mongol, tu vois ce que je veux dire ! C'est énorme ! Allez, hop, secoue-toi et passe-moi le reste de ton cigare, debout, cesse de faire ta chochotte.

- Ecoute, Hank, mon cher, ce n'est pas si facile, ok, ce n'est pas si facile. Il faut que je suive, tu sais, il faut que je me remette, il y a eu beaucoup d'événements: le réveil dans cette ancienne villa de Nara avec Tania, Kal-El et Bond, ce café extraordinaire, ce chat mystérieux, cette..., cette horreur visqueuse qui surgit d'on ne sait où alors que je croyais cette histoire enfin réglée, cette brutale chute intérieure et ses étranges visions, ces horribles fantasmes de mort, de suicide, ce combat à mort contre un type dans des toilettes loin d'être propres (ce qui a ravivé un souvenir particulièrement pénible, tu peux me croire), cette fuite du Valais en BMW d'occasion, ça ne me ressemble pas, tu peux me croire, et maintenant ça ! ça ! Et le matin en plus ! Je ne suis plus, voilà tout, je ne suis plus, et puis laisse mon cigare, Hank, laisse mon cigare, ce n'est pas un joint! Un peu de tenue, merde, un peu de décence, puisque tu sembles y tenir, diable ! Et puis, les jeunes filles, je m'en tape, robes courtes ou pas, lapins qui sautillent ou pas, merde, je te le dis franchement, je m'en tape ! Où est Tania?

- Ok, ok, pas de souci, j'essaie juste de te soutenir, d'être agréable, c'est tout, voilà. Tania est dans son temple, c'est l'heure de son culte. Depuis qu'elle est enceinte, le nombre de fidèles a doublé, elle a un succès incroyable, donc, donc, elle ne pourra pas, hélas, assister au combat.

Il se retourne pour laisser son regard protégé par ses éternelles lunettes de soleil glisser le long des toits de Ginza jusqu'à l'océan Pacifique, les mains fourrées dans les poches de son jeans noir.

- Et puis, j'ai aussi mes problèmes, figure-toi. Ce petit saut au Japon n'était vraiment pas au programme, tu peux me croire. Entre Karen, Becca et mon livre sur toi qui n'avance pas, j'ai de la peine à suivre, moi aussi, alors, s'il te plaît, si tu veux bien, je t'en prie, fais un effort, merci, ça ne sera pas ta première raclée, après tout.

- Ah ! Pas la première raclée ! Joli gage de confiance, merci.

Hank Moody s'affale comme une serpillère à côté de moi, apathique, désolé, et je suis bien forcé de reconnaître qu'il a plutôt mauvaise mine, c'est le moins qu'on puisse dire. Son visage ressemble à un torchon qui aurait passé la nuit à éponger des litres de scotch renversés au fond d'une cuisine ou dans la coin d'un immense salon. Puisque je ne lâche pas mon short, il s'allume une cigarette avec une évidente difficulté, mais pas sans une sorte de panache décalé.

Quant à moi, est-ce le goût légèrement fumé de ce délicieux petit nikka, ou la brutalité âcre de mon partagas, ou encore, à force, la méditation qui agit enfin ? Je ne sais pas, mais très clairement, une confiance et un calme nouveaux montent en moi. Gorgée après gorgée, bouffée après bouffée, respiration après respiration, je me sens de plus en plus fort et prêt à en découdre, enfin, définitivement.

Je me redresse sous les acclamations des spectateurs désormais nombreux. Ils scandent mon nom à la japonaise : "So-la-lou, So-la-lou". Parmi eux, je vois un bon nombre de types habillés à ma façon: costume Dunhill, voire Hackett, près du corps, souliers Corthay ou Santoni aux pieds, ce qui est déjà ça, voire Branchini, ce qui, en revanche, est une grossière erreur, à la limite de l'insulte même. De toute manière, ils sont si jeunes, leurs visages sont si frais, sans taches, sans balafres, sans histoires...

La masse de viande avariée émet soudain un hurlement primal en expulsant une forme peu définie par l'un des nombreux orifices, ce qui met brutalement fin aux acclamations de mon public et à mes cogitations. Je finis donc mon whisky d'une longue gorgée qui laisse une traînée chaude et dorée le long de mon oesophage, je tire une dernière bouffée de mon cigare que je pose délicatement, avec respect, devant un petit autel shintô laqué de rouge. Je claque dans mes mains deux fois pour attirer la bienveillance des dieux locaux et je pars au combat sous les ovations de la foule.

Rester con, c'est croire que tous les combats méritent d'être menés.

 

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

la lectrice 03/09/2011 10:51


parmi tous les "rester con..." je trouve celui-ci particulièrement juste...


Solal Aronowicz 03/02/2012 10:42



Merci, mais je suis sûr qu'il en a d'autres en réserve.