épisode 86 : respirer en paix, si possible.

Publié le 21 Février 2012

D'un geste de père bienveillant, je tends un Optimus Prime vaguement transformé en camion à mon fils qui file aussitôt au coeur de la foule, cette foule qui nous cerne de plus en plus près, cette foule qui me regarde obliquement, moi et mon cerveau émergé, moi et mon visage couvert de sang. Il part en courant pour faire vivre des aventures violentes et mécaniques à son robot préféré, il part pour éviter de répondre aux questions que je ne peux m'empêcher de lui poser quand nous sommes tous les deux, pour savoir ce qu'il vit, comment il va. Il part.

Dominique s'assied lourdement à côté de moi, se prend le front entre les mains, et après un long soupir, s'empare négligemment de mon bol de soupe miso et le finit en le sirotant, les yeux dans le vague.

- Un coup, inattendu, bas, évidemment, qui met fin à tout ce qui était prévu, ça t'est déjà arrivé ? dit-il la bouche pleine, la lippe moins ferme que de coutume.

- Oui, ça m'est déjà arrivé, figure-toi. Je crois même que je n'ai eu que ça ces dernières années. Depuis que je suis revenu du Japon la première fois, il y a onze ans, je n'ai eu que des coups de poignard dans le dos, des mae-geri dans les couilles, enfin tu vois le genre. Rien vu venir, trop con, des coups sales, des coups dont on ne se relève que le souffle court, amoindri.

- Je vois bien, je vois bien, surtout la partie avec cette histoire de couilles, ricane-t-il avec un sourire sarcastique.

- En fait, depuis que j'ai rencontré et épousé ma chère Tania, depuis que j'ai quitté l'enseignement pour la banque, ça va vraiment mieux, un nouveau paysage se dessine, de nouvelles perspectives se tracent, je me sens mieux, serein. Bon, hein, je dois aussi reconnaître que j'ai fait une psychanalyse, hein, c'est quand même une sorte de passage obligé, non, une sorte de rite de classe urbain, je ne pouvais pas y couper ?

- Oui...Moi, je préfère les pipes, ça me défoule plus et à la longue, si je puis dire, c'est moins cher, mais c'est moi, hein. Et puis la psychanalyse, pas le temps.

- Les pipes, c'est bien aussi, oui, mais ça a ses limites, du moins, à mon sens. Je dirais que ça empêche quand même de prendre du recul, le recul étant parfois nécessaire. Ceci étant, ceci étant, pour parler renouveau, je te présente ma fille, mon cher Dominique. Elle a trois semaines, elle s'appelle Hélène, vois comme elle est belle, cette petite princesse.

Je tiens dans mes bras une ravissante petite créature aux grands yeux noirs qui s'agite, qui pousse des grognements, qui tourne sa tête en direction de la lumière, qui me voit, qui me regarde peut-être. Elle est magnifique, elle me bouleverse, c'est ma fille, c'est la fille de la femme que j'aime, surtout, enfin.

- ... Bon, moi, en général, je ne m'intéresse qu'aux plus âgées, hein, bon, bref, mais la tienne est bien jolie. Tu vas la trimbaler partout dans ce porte-bébé ?

- Oui, tu vois, oui, d'abord elle aime bien, ça nous rapproche, ça nous connecte, et puis Tania prétend qu'un homme serait incapable d'être enceinte, alors voilà, je la balade sur mon ventre et on va voir.

- On va voir, ça c'est sûr. Commence déjà par lui essuyer le sang qui lui coule sur le front et puis trouve une solution pour ce cerveau, franchement, c'est intriguant un moment, étrange, bon, mais là, ça va, tu n'es pas, mais pas du tout présentable. Il faut faire quelque chose. 

Il se tourne et fait un geste autoritaire en direction de la geisha qui est venue avec lui. Une charmante japonaise d'une vingtaine d'années.

- Tu as de la chance, puisque tes médecins attitrés sont incapables de faire le nécessaire, tennis oblige, j'ai un ami, grand spécialiste en shiatsu, un ancien sumotori, qui devrait pouvoir te permettre, en deux ou trois pressions bien choisies, de porter à nouveau un costume sans le couvrir de taches immondes et ça, crois-moi mon ami, c'est très, mais alors très important.

Rester con et faire de beaux enfants quand même et puis se changer.

 

Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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