épisode 90 : un bon bain 1

Publié le 20 Mars 2012

Je n'hésite pas une seconde, preuve qu'en définitive je suis capable de fixer mes propres priorités, et je rajoute un préalable à toute cette liste qui m'insupporte rien que d'y penser : un bain, un furo bouillant, dans le calme, pour se liquéfier, se fondre et puis se ressaisir.

Bond et moi nous nous dirigeons donc avec une nonchalance étudiée vers un escalier de métal étroit qui descend abruptement le long de la façade sud de l'immeuble. Partis deux du cent-cinquième étage, nous arrivons deux, ce qui est plutôt bon signe, au quatre-vingts-troisième. Nous nous glissons par une fenêtre que Bond brise d'un coup de talon expert dans une enfilade de bureaux exigus mal éclairés, de couloirs lugubres, sales et jonchés de boîtes bento vides. Je marche un peu voûté, prudent, bien au milieu des corridors, les bras levés de chaque côté de mon cerveau par peur de le cogner contre un angle ou de le râper contre une de ces parois granuleuse punaisées de graphiques incompréhensibles. Contre ma poitrine, ma petite fille émet parfois un petit soupir plein de sommeil.

Parfois, nous croisons des gens, tous en costume de travail, et j'insiste bien sur le mot "costume", qui errent en affectant une mine affairée. Certains d'entre eux semblent avoir renoncé à donner le change et restent simplement face à un mur, sans bouger, les yeux grands ouverts. D'autres, assis par terre, se contentent simplement de se balancer d'avant en arrière sur un rythme lent en récitant les kana ou de dessiner sur le sol.

Notre déambulation qui, à voir l'air décidé de Bond, ne doit étonnement rien au hasard, dure si longtemps que j'en viens à me perdre dans des considérations pas toujours très heureuses. Je pense à ce brasier qui m'habite, qui parfois s'enflamme avec une telle violence que j'en reste hagard et affolé, terrifié par mon manque d'élasticité affective. Je suis le jouet de mes émotions et de pensées obsédantes qui me torturent

Je ne suis jamais "ici" et "maintenant", mais toujours dans ce passé qui me dégoûte et dont j'ai honte, ou un avenir forcément meilleur et dont j'ai la maîtrise. Parfois ma nuque est si raide à cause de ce qui se passe sous mon crâne que je ne peux pas bouger la tête pendant plusieurs jours.

Il me faut alors au minimum deux boîtes de voltaren forte pour venir à bout de telles tensions. Il peut aussi m'arriver d'essayer de faire autrement, je m'achète le nouvel iphone, 4s 64 gigas, ou des chaussures, santoni ou gérard sené, voire une montre, de préférence une Jaeger. En définitive, les choses ne s'arrangent pas, j'ai juste moins d'argent, beaucoup moins d'argent. Il y a aussi mon cocktail stille nacht, mais il n'est plus aussi efficace qu'à ma période genevoise.

En fait, il faudrait que je prenne simplement le temps de m'asseoir, de respirer avce le ventre et de ne rien faire, vraiment, mais c'est la nature de mon angoisse : je ne peux pas "ne rien faire", je dois être en mouvement, toujours, lire, ranger, écrire, nettoyer, payer, lire, ranger, nettoyer, écrire, lire, etc. Je dois céder à ces pulsions, c'est mon économie intérieure, sinon, j'ai l'impression que je ne suis pas, que je vais mourir ou exploser, au mieux.

Tout l'amour, entier et immense, que je porte à ma femme, ma sauveuse, ma gardienne, ni celui, inconditionnel et bouleversant, que je voue à ma petite fille ne changent rien à ce triste état dans lequel je me trouve parfois, en particulier quand j'erre dans ce genre de zone de bureaux où on ne travaille pas.

Bond s'arrête soudain devant une porte coulissante en verre dépoli.

- Bon, tu me donnes mal au ventre à force de ruminer comme ça, je t'entends presque penser. Lâche un peu, veux-tu ? Nous sommes arrivés. Enlève tes chaussures et cal-me-toi, s'il te plaît !

Rester con, c'est se perdre sur le chemin du bain.


Rédigé par Solal Aronowicz

Publié dans #journal d'un con

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