Jeudi 7 avril 2011 4 07 /04 /Avr /2011 08:00

J'imagine le type plutôt grand, un bon mètre quatre-vingt cinq, voire quelques doigts de plus, oui largement. La petite cinquantaine, peut-être moins, soyons généreux. Encore solide, il se tient bien droit sur ses jambes écartées, car des certitudes, il en a, il en est même rempli à dire vrai. Certes, il n'a pas le corps d'un jeune homme rompu aux arts martiaux ou gonflé en salle de musculation, mais c'est un adversaire solide, surtout pour quelqu'un qui vient d'émerger d'un long coma, d'autant plus que sa calvitie désormais plus que naissante le rend aigri, hargneux. Il ne supporte pas les types plus jeunes, les types dont le visage raconte quelque chose, les types dont on sent qu'ils plaisent aux femmes, toutes les femmes, bref, les types comme moi. Et puis un jeune type heureux, comme moi, ça, il ne peut pas l'encaisser. Il me fait mal à sa manière, depuis longtemps. En tout cas, une chose est certaine, c'est le produit taré du mélange improbable, mais au fond tellement évident d'un avocat, d'un juge et d'un directeur d'établissement scolaire. 


Peu importe le contexte, de toute façon, je n'hésite pas, je rentre tout de suite dans le corps à corps et je me jette sur lui, éperonné par cette violente colère qui mijote en moi depuis bientôt deux ans, cette violente colère qui fermente en moi comme un animal pourrit au fond d'une forêt sale et abandonnée. Il m'a vu venir, bien sûr, et, au moment où mes mains se referment autour de son cou, son pied, chaussé d'un immonde écrase-merde à semelle épaisse, m'atteint en haut de la cuisse, déchirant mon pantalon, un superbe Brioni prince de Galles. La douleur est vive, physiquement et moralement s'entend, j'adore ce costume, mais je tiens bon, je serre les mains autour de sa gorge, je me cramponne et, dans un hurlement assez sauvage, il faut le reconnaître, je plante mes dents dans sa joue droite et je mords, je mords sa peau flasque et dégueulasse de toutes mes forces, je mords jusqu'à que je sente l'émail racler contre l'os et là, j'arrache.


Nous tombons tous deux à la renverse sur le sol, du carrelage gris, dur et froid. Lui, il hurle et gigote comme un porc qu'on encule avant d'égorger avec une scie bien rouillée. Il faut reconnaître que je lui ai ôté une bonne tranche d'anatomie faciale. En ce qui me concerne, je m'étouffe à moitié avec ce morceau de viande visqueux qui commence à glisser le long de mon gosier habitué à des mets plus fins. Alors que je m'extirpe péniblement cette saleté de la bouche, allez savoir pourquoi, ça colle, il se jette sur moi, animé, sans doute par la rage, la douleur et, du moins à mon avis, une brutale incompréhension, car il ne sait pas qui je suis, ce fils de chien, je n'ai pas pris le temps de me présenter, c'est vrai.


Il se jette donc sur moi et m'écrase de tout son poids. Il me prend bien vingt cinq kilos et me coince habilement contre le battant du chiotte. Nous sommes dans des toilettes, une fois de plus, mais cette fois, j'entends bien ne pas me faire rosser, ni finir dans une mare de pisse. Lui, il éructe de façon inintelligible (visiblement, on s'exprime moins clairement avec une joue en moins), il semble aux portes de la folie, ses yeux révulsés tournent dans leurs orbites et il bave:


-Maist'esquiconnarddesalemaladedefilsdeputejevaisbutertagueuledetarésalecon maist'esquit'esqui?

-Qui je suis ? Je suis ta dernière mauvaise rencontre fils de chien. Tu vas payer pour ce que tu m'as fait, tu vas payer pour ce que tu as écrit et ce que tu n'as pas écrit, tu payer pour ce que tu es et ça va te coûter cher.


Ceci étant, malgré une différence certaine au niveau de la ponctuation, je dois reconnaître que je suis loin d'être tout à fait serein, je suis même passablement énervé. D'un mouvement brusque des reins, je décale mes hanches, me libérant en partie de son poids et le faisant glisser sur le côté, je lui bloque la tête avec le coude en appuyant dans le creux sanguinolent qu'a laissé sa joue. Il hurle, il sent la fin venir et il ne se trompe pas. De ma main  libre, je sors mon couteau corse à cran d'arrêt. Fin, pointu, très aiguisé, il remplit parfaitement son office. Sa lame tranchante aux reflets chatoyant rentre dans son cou comme dans un gigot après huit heures de cuisson lente, presque sans effort, un vrai plaisir. Lentement, mon regard vissé dans le sien, je lui sectionne la carotide et je le lâche.

 

Le sang jaillit vraiment comme un geyser et constelle le plafond pour retomber en petite pluie chaude. Je baigne mon visage dans cette ondée plutôt agréable et je regarde mourir ma première victime qui se débat de plus en plus mollement dans une mare noirâtre, visqueuse, qui se mélange à la poussière et aux détritus qui jonchent le sol de ces toilettes inconnues, formant peu à peu une croûte noirâtre. Il crève lentement, en râlant, et je ne parviens pas à dire si c'est la perte de sang ou la morve sanguinolente obstruant ses voies respiratoires qui le tue, cet immonde fils de chien.

 

Finalement, du moins en ce qui me concerne, la vengeance est un plat qui se mange tiède, tout cela devait bien finir par arriver, ça commençait même à se faire attendre, et rester con, c'est savoir le savourer jusqu'à la dernière goutte.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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