journal d'un con

Vendredi 7 mai 2010 5 07 /05 /2010 07:00

Il faut bien terminer, les choses doivent finir, prendre fin. De toute façon, c'est pas comme si on nous avait pas prévenu : tout s'achève de la même manière pour tout le monde, alors, autant faire face le plus vite possible. Inutile de tergiverser, la conclusion est inéluctable. Voilà donc trois épisodes, et le quatrième commence, que nous sommes suspendus comme d'étranges marionnettes en pleine course à l'entrée d'une fondamenta vénitienne, à la merci de balles à têtes explosives et ça ne peut plus durer longtemps, non, vraiment pas. Même une nouvelle série de flash-back ne pourrait pas indéfiniment nous tirer d'affaire. C'est donc le moment de revenir dans le temps présent, ici et maintenant, comme je le conseillais à Solal un peu auparavant et d'affronter ce qui nous poursuit, voire d'assumer les conséquences de nos actions, aussi réfléchies aient-elles pu être.


Disons-le d'emblée, et certains d'entre vous seront sans aucun doute rassurés, le sort de Corto Maltese n'est pas en jeu, loin de là. Nous pouvons le faire boire, un café au Florian par exemple, ou du Mission Haut Brion 89, oui, mais son destin n'est pas entre nos mains, il appartient à d'autres que nous. Partant, forcément, avec souplesse, agilité, et surtout, grâce à sa chance légendaire, il évite les trois balles qui lui étaient destinées (ou admettons qu'elles le ratent, ce qui, malgré l'entraînement de haut vol de la milice McDonald's,  au vu de l'heure tardive, est tout de même compréhensible) et, arrivé au bout de la fondamenta, il saute avec  une élégance de chat sauvage dans un vieux hors-bord en bois clair qu'il met en marche facilement en triturant quelques fils alors que gardes et chiens aboient encore sur la place, l'écume aux babines, le regard assoiffé de sang.


En ce qui nous concerne, Solal et moi, les choses sont un peu plus corsées, la situation est  plus complexe, demande une attention plus soutenue. Nous ne pouvons en effet nous en remettre qu'à nous-mêmes, ce qui, d'un certain point de vue, est déjà ça. Oui, c'est déjà quelque chose je pense.

Solal, qui maîtrise en partie les flux de ses énergies internes, on le sait, on en a déjà vu d'impressionnantes démonstrations, parvient in extremis à faire entrer son sixième chakra, Ajna, autrement dit son troisième oeil en vibration profonde, après avoir, malgré notre longue course désespérée, calmé le rythme de sa respiration. Il crée ainsi une sorte de champ magnétique qui forme une espèce de treillis, de réseau tressé de filaments rouges entrelacés  qui se met à flotter  autour de lui  comme les tentacules d'une méduse géante. L'air grésille soudain comme s'il était brusquement chargé d'une énorme quantité d'électricité. Les balles qui voulaient sa mort, à l'exception de l'une d'entre elle qui lui balafre profondément la joue gauche, s'écrasent contre les murs des maisons qui bordent le canal et Solal, de sa foulée à la fois souple et nerveuse mais encore claudiquante (certaines aventures laissent des traces) rejoindrait Corto Maltese dans son hors-bord,  sa belle pochette gris perle négligemment pressée contre son  estafilade toute neuve, si je ne restais pas derrière...


En effet, ne maîtrisant pas la méditation et les puissants pouvoirs qu'elle confère, la balle qui m'est destinée atteint son but : elle traverse ma nuque, juste sous l'occiput, de part en part, brisant mes cervicales, répandant ma moëlle épinière à généreuses giclées et ouvrant complètement, ce qui ne sera pas sans conséquences, on le verra, mon alta major, le chakra occipital qui contient, entre autres, d'anciens souvenirs de vies antérieures. En attendant, étant donné la force de l'impact et l'étendue des dégâts occasionnés par cette, il faut bien le dire, après tout, terrible blessure, je perds connaissance et je m'écroule comme une masse aux pieds de Solal (richelieu deux oeillets one-cut tabac foncé Anthony Delos, des bijoux à glacer au champagne une nuit de pleine lune, des beautés sauvages à chérir tendrement le soir au lit, à mourir devant quoi, tout simplement), alors que sur la place derrière nous, la meute, lippes retroussées, hurle, bave vocifère et exulte. Il y a un mort, la soirée est réussie, les gratifications et autres montées  en grade vont tomber !

 

Rester con, c'est aussi ne pas méditer tous les jours.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Utopia
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Vendredi 30 avril 2010 5 30 /04 /2010 10:00

- Bon, vous êtes prêts ? Chacun sait ce qu'il doit faire, où il doit aller, qui il doit neutraliser ou il faut qu'on récapitule une dernière fois, pour être sûr ? Il faut qu'on fasse ça sérieusement, OK ? Pas de bavures, pas d'approximations. Je compte sur vous pour que nous soyons sur la même longueur d'ondes, est-ce bien clair ?


Corto et moi échangeâmes un regard appuyé qui en disait long sur ce que nous pensions de toute cette funeste histoire, d'autant plus que Solal donnait ses ordres à voix si haute que le vigile extérieur du McDonald's était visiblement déjà sur ses gardes et dardait un oeil soupçonneux dans notre direction. Toute cette affaire s'annonçait mal, très mal, nous aurions dû nous en rendre compte tout de suite et décamper pendant qu'il était encore temps. Peut-être qu'en définitive certaines choses sont écrites et que le livre est mal classé, pas à sa place ou hors d'atteinte, quelque chose dans ce genre...

Corto s'assit silencieusement contre le mur au coin duquel nous étions plus ou moins cachés (et par plus ou moins, j'entends bien plutôt moins que plus, mais ça, c'était aussi à prévoir), repoussa sa casquette de marin d'un geste nonchalant, et néanmoins étudié, et but, avec une élégance remarquable étant donné la situation et tout ce que nous avions consommé auparavant, une énième gorgée de Mission Haut-Brion 89. Je tiens d'ailleurs à préciser que manipuler avec grâce une bouteille de trois litres n'est pas donné à tout le monde, non, loin de là. Boire une bière en fin de soirée après quelques verres sans en mettre à côté et saloper abondamment une chemise fraîchement amidonnée constitue déjà une épreuve relativement risquée pour la plupart d'entre nous, hélas.

 

- Écoute, Solal, tu es sûr de toi, tu veux aller au bout de cette histoire ? Tu sais, personne, mais vraiment personne ne t'en tiendra rigueur si tu laisses tomber. Tiens, d'ailleurs, moi-même, je me sens soudain un petit coup de pompe, comme un coup de fatigue, tu vois. J'irais bien me requinquer dans un bar, boire un whisky ou deux pour calmer le jeu, réfléchir tranquillement à tout ça. Franchement, un petit saut au Harry's bar ne te tente pas, non ?

- Écoute moi, répondit-il d'un ton calme teinté d'une touche d'exaspération, écoute moi bien, je vais être très clair. Il y a un temps pour tout, un temps pour planifier et s'organiser et un temps pour agir et ce moment-la est arrivé, c'est maintenant, ce soir, dans quelques minutes à peine, tu vois ce que je veux dire, hein, tu vois ce que je veux dire ?

Il plongeait ses yeux gris pailletés d'or dans les miens, tout en tapotant d'une main à la fois distraite et déterminée sur le gros tonnelet de fer que nous avions traîné tant bien que mal jusqu'ici.

- Ce que je veux dire, reprit-il sans me quitter des yeux, ce que je veux dire, c'est que nous avons désormais assez parlé, tout est clair et après la destruction de ce maudit McDonald's qui défigure ma ville d'élection, nous irons boire où tu veux, au Harry's bar si ça te chante et fais-moi confiance, ça sera ma tournée, tu peux y compter ! Mais je dis bien après...

Il me frappa amicalement l'épaule, puis, d'un geste décidé et précis, il rectifia sa pochette qu'il aimait porter froissée, celle-ci était bleu clair à motifs gris perle, et se tourna résolument en direction de son objectif.

Pendant ce temps, les vigiles s'étaient regroupés. Ils étaient désormais quatre à nous dévisager bien campés sur leurs jambes écartées, les mains posées sur leurs épais ceinturons de cuir noir.

De toute évidence, nous faisions de bien piètres révolutionnaires et j'avais bien peur d'être le seul à m'en rendre compte.

 

Quand j'y repense, même si le moment n'est pas forcément le mieux choisi, je suis en train de courir pour ma vie après tout, quand j'y repense, il m'est assez difficile de dire avec précision quand toute cette affaire a basculé, quand tout nous a échappé définitivement.


Sentant que tout ne serait pas aussi facile qu'il le prévoyait, mais voulant ne nous laisser aucune échappatoire, Solal avait tenu à allumer sa bombe là où nous étions (plus ou moins, voir plus haut) cachés et à ne traverser la place qu'ensuite, avec notre engin de mort armé, prêt à exploser. Il pensait, assez naïvement, il faut bien le reconnaître, que la vision de cette mèche allumée effrayerait les gardes et nous laisserait place nette pour agir.

Il se trompait.

Nous n'avions pas fait trois pas que les vigiles réagissaient  avec une vivacité qui faisait honneur à leur entraînement : ils se lancèrent dans toute une série de roulés-boulés rapides qui leur permirent de se déployer en éventail. Du grand art. En arrière-plan, des chiens hurlèrent à la mort, une sirène se déclencha, stridente et une deuxième escouade se pointa au petit trot, en rangs bien serrés. Tout cela était impeccable, fort bien exécuté et n'augurait rien de bon pour nous.

Partant, suite à un instant de confusion bien compréhensible de notre part, la bombe  se retrouva en train de rouler sur la place, passant tranquillement devant la vitrine du McDonald's et ses tables empilées pour se diriger tout droit vers l'Eglise de la Miséricorde Incompréhensible, un étrange édifice dont les styles architecturaux traversaient les âges et l'histoire de l'art en mêlant les courants d'une façon plus ou moins heureuse (voir plus haut pour cette histoire de plus ou moins). Les Vénitiens l'appelaient familièrement l'église des enfants sacrifiés ou la chapelle des anges en pleurs.

D'un seul coup, plus personne ne bougea. Vigiles, chiens et révolutionnaires, nous suivions tous des yeux la course de cette bombe dont le destin allait s'avérer en définitive plus iconoclaste qu'altermondialiste.

Avec un tintement presque joyeux, le tonnelet de fer s'arrêta contre les marches qui menaient sur le parvis de l'église.

Alors, avec une belle uniformité, comme si nous appartenions, l'espace d'un instant, à la même équipe, comme si nous partagions des objectifs communs et que nous jouions soudain dans le même camp, nous nous jetâmes tous au sol alors que la façade du vieux bâtiment volait en éclats dans la nuit vénitienne, encore un peu fraîche, il fallait bien le reconnaître, mais c'était  toujours de saison.

Il est impossible d'en jurer, je n'en mettrais pas ma main au feu, non, mais il me sembla toutefois très clairement qu'au beau milieu de ce bouquet de pierres et de marbres, un cri horrible, étrange, sépulcral jaillit avec force et violence tandis qu'une immense forme blanchâtre faite de milliers de petits visages apeurés et trahis bondissait vers le ciel pour s'y dissoudre.


Un long moment de calme s'ensuivit, nous nous sentions tous soulagés d'un poids dont nous n'avions peut-être pas conscience jusqu'alors, comme si quelque chose d'à la fois lourd et nauséabond s'était enfin évanoui. Nous brossions nos pantalons à petits coups, les chiens se léchaient les pattes et les gardes vérifiaient, le sourcil froncé, le fonctionnement de leur arme de service.

Inutile de préciser que nous mîmes ce court répit à profit pour prendre un peu d'avance, avec, hélas, le succès que l'on sait...


Rester con, c'est aussi alourdir sa dette envers des forces qu'on ne comprend pas, dont on ne saisit pas entièrement toutes les ramifications ni, au fond, la véritable nature.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Vendredi 23 avril 2010 5 23 /04 /2010 06:40

C'était comme si nous étions bloqués en plein vol à l'entrée de la fondamenta, figés en pleine course, alors que les balles 9 millimètres se rapprochaient de nos nuques au double de la vitesse du son. Ces demeurés avaient d'entrée de jeu tiré pour tuer, ils ne plaisantaient pas. Une prime, voire un grade supérieur, chef de groupe ou responsable d'escouade, étaient sans doute à la clé pour eux. Des types sérieux, comme je le disais. Il ne fallait pas rigoler et prendre nos jambes à notre cou.


Je me voyais encore, dans la garçonnière de l'Ancien, en train d'essayer de calmer Solal, de l'apaiser un tant soit peu, de le faire revenir à la raison, ne serait-ce que pour goûter ce Mission Haut-Brion 89 que Corto était en train d'ouvrir avec un infini respect.

- Écoute, tu ne devrais pas prendre tout cela tellement à coeur, à quoi bon ? Tu médites toujours, tu tiens le rythme, ça va ?

- Pas vraiment non, ces temps-ci, j'ai beaucoup de peine à m'asseoir et à calmer mes pensées, ça part un peu dans tous les sens.

- C'est parce que tu veux trop en faire, tu n'es pas obligé de t'infliger des séances de marathonien à chaque fois, tu veux que tout soit toujours parfait, mais tu sais parfaitement que quelques minutes suffisent, même cinq ou dix, non ? Tu dois juste te recentrer un peu, te focaliser sur ce qui est essentiel et, crois-moi, se venger n'a rien d'essentiel, loin de là.

- Je n'ai fait que prendre des coups cette année, je n'ai pas contre-attaqué, rien, c'était impossible, ça aurait ralenti de dossier, alourdi l'affaire, nui à mes intérêts, mais du coup j'ai accumulé une telle amertume...  J'ai envie de faire du mal en retour, c'est tout.

- Mais ce sont des sentiments inutiles, tu le sais aussi bien que moi, voire mieux d'un certain point de vue. Ils te pèsent, ils t'encrassent et te tirent vers le bas. C'est un peu bête à dire mon cher Solal, mais tu es la première, et peut-être la seule victime de tes pensées négatives. Tu ne fais du mal qu'à toi. Tu devrais vraiment te remettre à méditer et essayer de cultiver des pensées positives tous les jours. Ne te disperse pas, tu tenais le bon bout il y a peu, non ? Juste t'asseoir le matin, tranquillement, après un bon verre d'eau, ta cuillère d'aloe vera, chercher le calme, le trouver, même un court instant, non ?

- Oui, je tenais quelque chose de solide, c'est clair, cet hiver, il y avait quelque chose de bien, qui me posait vraiment, mais je ne parviens pas à retrouver l'énergie, le calme et la sérénité de cette période. Ça me semble soudain insurmontable, le simple geste de s'asseoir le matin me semble hors de portée.

- Bon, mais il y a quelque chose, non ? Des traces sont restées, il y a encore un fil à tirer, même ténu, non ? Tu le sais, tellement de choses se jouent là.

Je tenais mes deux mains fermement posées sur ses épaules et je fixais intensément son regard gris acier.

- Oui, une graine a été plantée, je le sens bien et il ne tient sans doute qu'à moi de la faire pousser, de la faire prospérer, je le sais parfaitement, inutile de m'assommer de sermons bien-pensants, mais ce soir, que tu le veuilles ou non, ce putain de McDonald's pète, point final. J'espère que je suis tout-à-fait clair à ce sujet et que tu me comprends bien, car je ne reviendrai pas là-dessus, j'y tiens. La bombe est faite, et bien faite, tu peux compter sur moi, et j'ai l'intention de m'en servir, quelles que soient les conséquences. Le meilleur vin du monde n'y changera rien.

Un magnifique bruit de bouchon qui émerge de son goulot de verre eut le dernier mot pour l'instant. Corto Maltese se tournait vers nous, radieux, léger et confiant.

- Chers amis, je ne le dirai qu'une fois, vos récipients s'il vous plaît !

Alors que nous nous dirigions vers lui, nos verres à la main, je tentai une dernière recommandation, la plus simple, la plus essentielle, mais sans doute la plus difficile à mettre en application, surtout pour un personnage comme Solal, soucieux, tourmenté, écrasé par toute une série de peurs et de devoirs dont il était l'hériter malgré lui, malgré sa désinvolture proverbiale et les années de psychanalyse (et les milliers de francs qu'il y avait consacrés).

- Tu devrais lâcher prise, laisser aller, être juste ici et maintenant, rien de plus.

Il me jeta un bref regard désemparé et tendit brusquement son verre à Corto sans rien me répondre.

 

A présent, alors que des balles, peut-être à têtes explosives, on pouvait s'attendre à tout de la  part de types aussi zélés, volaient vers nos nuques sans protection et que nous étions figés dans une inutile pantomime de course le long d'une étroite fondamenta vénitienne, comme cette conversation me semblait alors futile et lointaine, comme je regrettais de ne pas avoir été plus convainquant la veille tandis que nous partagions ce fabuleux Mission Haut-Brion 89 et comme je regrettais de ne pas avoir couru plus assidûment étant jeune ou bu plus régulièrement mon concentré de Spirulina algae. Mais, je le disais moi-même à Solal  il y a peu: "ici et maintenant"... Ici et maintenant, l'expérience de la mort consciente peut-être. Sommes-nous prêts ? Suis-je prêt et surtout, Solal est-il prêt ?

 

Rester con, c'est aussi donner des conseils qui se révèlent difficiles à suivre sur le moment.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Vendredi 16 avril 2010 5 16 /04 /2010 07:00

Solal et Corto Maltese couraient le plus vite possible dans les petites rues de Venise. Autant dire tout de suite que le plus vite possible, après tout ce qu'ils avaient bu et fumé n'était pas bien rapide, loin de là. Mais ils avançaient, c'était déjà ça et vu ce qu'ils avaient aux trousses, avancer, au plus loin, pour tenter de se mettre en sécurité, hors d'atteinte, ce n'était pas chose aisée, mais c'était clairement dans leur plus strict intérêt, du moins à mon avis et dans le mien, ce qui était aussi mon avis.


Moi, je n'avais rien bu, je n'avais rien fumé. Bien sûr, ça les avait fait marrer au début, ils rigolaient doucement autour de leurs verres pleins et du plateau de  fromages de la région et puis Solal, pendant un moment, n'avait pas arrêté de me demander si j'allais bien, si me sentais normal, parce que franchement, cette lubie de se la jouer sobre et tout le tremblement, ça lui semblait louche et plutôt déplacé.

Il était l'heure de faire la fête et je devais le comprendre clairement. Les choses avaient désormais bien avancé, on pouvait se laisser aller et puis lui et Corto avaient de grands projets révolutionnaires pour ce soir, de quoi bien s'amuser et franchement, se coltiner un gars silencieux et sérieux comme un moine ou quelque chose d'approchant, ça n'avait rien de réjouissant, et inutile de se faire la moindre illusion, c'était bien de moi qu'on parlait.

J'avais tenu bon, je savais ce que je me voulais et surtout, je savais ce que je ne voulais pas. Corto, lui n'avait pas insisté, il se contentait de sourire et de hocher la tête d'un air entendu comme depuis le début de cette histoire. Pour l'instant, il se contentait d'un rôle d'arrière-plan.

 

Quoiqu'il en soit, là, plus personne ne souriait, non, on courait comme des dératés, avec les gars de la milice privée de McDonald's à nos trousses, et quand je parle de milice privée, je ne parle pas de deux ou trois flics ratés ventripotents et fatigués, non, je parle d'une petite escouade de types triés sur le volet et entraînés au niveau des soldats d'élite des forces spéciales américaines ou israéliennes, au minimum, équipés du dernier cri en matière d'armes de guerre (Glock 17, Jéricho 941 F et Sig P226, tous ayant au bas mot une capacité de quinze balles dans le chargeur) et secondés par une meute d'énormes bergers allemands visiblement croisés avec une race du type molosse, genre mâtins de Naples.

Bref, une petite armée était sur nos talons et en voulait personnellement à notre peau, voilà ce qui arrivait quand on s'attaquait sans trop réfléchir à un symbole respecté de la mondialisation (31 600 restaurants franchisés dans le monde, plus de 21 milliards de dollars de chiffres d'affaire et près d'un demi-million d'employés). Ils étaient sur le point de nous rejoindre, ça ne devait plus tarder maintenant. De toute façon, depuis le début, malgré l'effet de surprise (en fait plus ou moins gâché par les hurlements avinés de Solal), nous ne faisions pas le poids, cette mascarade de poursuite en devenait presque inutile. Elle aurait été presque cocasse si nous n'avions pas l'étrange impression que quelque part nos vies étaient sans doute en jeu.


Nous déboulions sur la petite place qui faisait face à l'église Madonna dell'Orto, tout en haut du quartier de Cannaregio, juste après le campo dei Mori et nous allions nous jeter  désespérément dans la fondamenta qui plongeait vers la Sacca della Misericordia (un petit port), quand nous entendîmes très distinctement le son de pistolets qu'on charge d'un  geste précis et mille fois répété, c'était comme si on voyait soudain par une sorte d'artifice cubiste les balles remonter comme au ralenti dans leurs petites chambres d'acier ou de matériau composite. Puis l'aboiement bref d'un chef trancha la douceur de la nuit (il faisait bon pour la saison) et le sifflement caractéristique du métal dans l'air se rapprocha de nous à une vitesse grandissante, inexorable. Ces connards nous tiraient dessus !

 

Il était très clair que le déroulement de la soirée nous avait franchement échappé au moment où Solal avait commencé à fabriquer la bombe qui, sans mauvais jeu de mots, avait mis le feu aux poudres. Il braillait des lieux communs ineptes sur les dangers de la société de consommation et sur les aspects immoraux de la mondialisation tout en réunissant le matériel dont il avait besoin.

Il faut dire que l'Ancien nous avait confié les clés de sa garçonnière du quartier de l'Arsenal et qu'on y trouvait un peu de tout, du cheval blanc 82, un saint-émilion particulièrement fabuleux dont il disposait en doubles-magnums au désherbant industriel en passant par de gros clous de cercueil rouillés.

Corto et moi, allongés dans de profonds canapés, nous dégustions tranquillement le divin nectar, goût de cuir et de cassis, très long en bouche,  alors que Solal remplissait un gros tonnelet d'un mélange fait d'un herbicide particulièrement agressif, de sucre (en gros, cinquante-cinquante) et des clous susmentionnés. Il semblait en très grande forme, cette entrevue avec son fils et la séance de legos qui avaient suivi l'avaient requinqué, il semblait très clairement au top et, selon ses dires, il tenait désormais à montrer l'exemple, il fallait que les choses se sachent, il ne se laisserait plus faire.

Alors que Corto, presque par inadvertance, mettait la main sur un jéroboam de Mission Haut-Brion 89, je me rendis compte que Solal était toujours animé par ce terrible besoin de vengeance qui lui rongeait les entrailles et que rien ne semblait pouvoir apaiser. Un besoin d'action incontrôlable et désordonné le traversait littéralement et lui menait la vie dure. En ce moment précis, cette fameuse bombe et son stupide projet de faire sauter le McDonald's de Venise était simplement toute sa vie et ni les meilleurs conseils, ni les meilleurs vins et ni l'amour merveilleux de Tania ne pourraient y faire quoi que ce soit, hélas.

Il était décidément plus que temps qu'il retourne chez son psychanalyste, les vacances avaient assez duré !

 

Rester con, c'est construire soi-même des bombes qui n'exploseront pas au bon endroit.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Vendredi 9 avril 2010 5 09 /04 /2010 09:47

- Papa, c'est toi papa ?

- Oui, c'est moi mon garçon.

- Où étais-tu, papa ? Je ne t'ai pas vu depuis tellement longtemps. Tu as juste disparu après le tour qu'on a fait dans la grande roue, tu te souviens ? J'ai regardé le petit train et après tu n'étais plus là.

- Oui mon garçon, je me souviens très bien, c'était au mois d'août l'année dernière. Le 7 août, la dernière fois que je t'ai vu dans des conditions normales.

- Et pourquoi tu as disparu ?

-... Je n'avais pas le choix, je voulais vraiment te voir, rester avec toi, mais j'en ai été empêché, je ne pouvais pas faire autrement, je suis désolé mon garçon. On m'a enlevé ce droit, on t'a enlevé ce droit.

- Mais tu es un super-héros papa? Tu peux te défendre.

- Oui, enfin plus ou moins, ça dépend, c'est assez compliqué...

- Tu as des pouvoirs ?

- Oui, quelques uns.

- Lesquels ?

- Eh bien, crachat empoisonné par exemple, ou chance inexplicable, mais pas toujours celui-la.

- ...C'est un peu dégueulasse, non, le coup du crachat ? C'est pas comme voler ou devenir invisible. Et puis ça sert à quoi ?

- Oui, je sais, c'est un peu décevant, on ne peut pas tous être Kal-El que veux-tu. Attends, j'ai aussi : trouver le meilleur tailleur de la ville et ouverture des chakras. Ils sont bien ceux-la.

- C'est déjà ça, j'imagine. C'est mieux que rien.

- Oui, comme tu dis mon garçon, c'est déjà ça. Ouverture des chakras, c'est très bien, très bon pour le corps et l'esprit, ça m'a tiré d'affaire assez sérieusement une fois.

- Mais pas de super-force, pas de super-vitesse ou de pouvoir de régénération ?

- Eh bien écoute, en fait, maintenant que tu le dis, je dois reconnaître que je récupère plutôt bien, vu tout ce qui m'est arrivé, tout ce qu'on m'a fait subir. Alors tu vois, je sais pas si c'est un super-pouvoir, mais je suis plutôt solide, j'encaisse bien, je résiste, je tiens le coup et je me relève. Par exemple, avant, j'avais un oeil en moins, plein de cicatrices, je boitais, mais tu vois, je vais mieux, non ?

-...

-... Et puis le coup des chakras, c'est pas mal, non ?

- C'est quelque chose sans doute.

- Tu veux que je t'apprenne à les ouvrir, ça pourrait te donner un coup de pouce pour l'école, non, qu'est ce que tu en dis ? Peu de gens savent le faire, c'est mieux que de jouer à la playstation.

- Je ne joue pas à la playstation, papa.

- ... Tu as raison, c'est une activité inepte.

- ... Pourquoi tu es parti, papa ? J'avais besoin de toi. J'avais besoin de toi, le soir, le matin, la nuit. J'avais besoin de sentir ta présence, mais tu n'étais plus là pour moi, tu étais loin.

- Je ne pouvais pas rester et puis de toute façon, je n'ai jamais été là le soir, la nuit ou le matin quand tu te réveillais. J'étais là l'après-midi, le lundi, le mercredi et puis le samedi, on allait nager. C'était peu de choses, mais c'était ce que nous avions.

- Mais pourquoi tout ça s'est terminé ?

- Je voulais te voir plus, j'aurais voulu que tu viennes dormir à la maison et qu'on fasse plus de choses ensemble, mais ta maman ne voulait pas que tu rencontres Tania.

- Qui est Tania ?

- C'est mon amoureuse, elle me rend très heureux et j'aimerais bien que tu fasses sa connaissance. En tout cas, elle, elle aimerait bien te rencontrer. Elle trouve bizarre de savoir que j'ai un fils et de ne l'avoir jamais vu en vrai.

- Elle vit avec toi, dans l'appartement où je venais jouer ?

- Oui, elle vit là avec moi. Tes jouets sont toujours là, tu sais, dans le coffre en bois et en cuir, les voitures, nos fiches...

- Mais alors tu n'aimes plus maman ?

- Non, mon garçon, je n'aime pas ta maman. Elle a vraiment cherché à me faire du mal et je pense qu'en faisant ça, elle t'a beaucoup fait souffrir aussi. Cette année a été très difficile pour moi, et pour toi aussi je pense.

- Mais alors pour maman aussi ?

- Oui, pour ta maman aussi, mais elle en est l'unique responsable. Elle est la cause de tout ce qui est arrivé, du moins à mon avis.

- Tu veux dire que ce n'est pas de ta faute tout ça alors, si tu es parti, maman t'a forcé, c'est ça? A moi, elle a dit autre chose, et puis je sais qu'elle est très triste, parfois elle pleure. Elle m'a dit que tout est arrivé à cause de toi et que tu ne voulais plus me voir.

- C'est un mensonge, c'est un mensonge honteux !... Ecoute, en tout cas, oui, nous sommes sans doute tous les trois très tristes, mais le plus important, c'est toi et tu peux être sûr d'une chose, c'est que nous t'aimons et que nous voulons le meilleur pour toi. C'est toi qui compte le plus. Le reste, c'est une histoire de grandes personnes qui, au fond, n'a plus la moindre importance.

- Le meilleur, c'est quoi d'abord?

- Selon moi, c'est l'autonomie, c'est ce que je voudrais te donner, la liberté, et la capacité d'en jouir, l'indépendance. C'est l'amour qui te donnera la confiance nécessaire. Le reste vient ensuite.

- Mais tu ne t'entendras plus avec maman ?

- Non mon fils, plus jamais, ta mère me dégoûte.

- Tu ne devrais pas me dire ça.

- Non, je ne devrais pas, on m'a prévenu : "ne pas souiller l'autre, ne pas prendre l'enfant dans un conflit de loyauté" etc. Mais je suis désolé, ta mère me dégoûte, je pense que c'est une mauvaise personne, voilà tout. Donc non, je ne m'entendrai plus jamais avec elle, mais je ferai tout mon possible pour que ça ne te pèse pas et pour entretenir avec elle un rapport de surface, disons, de convenance, cosmétique, quel qu'en soit le prix. Mais ma vie est désormais avec Tania et nous sommes prêts à t'accueillir durant le temps qui nous sera accordé, avec plaisir, nous nous réjouissons beaucoup de te voir chez nous.

- ...Si tu étais vraiment un super-héros, tu pourrais tout remettre ensemble, non ? Tous les morceaux brisés.

- Je n'ai pas l'intention de remettre tous les morceaux brisés ensemble mon garçon, ce n'est pas indispensable. C'est dur pour toi, mais ce serait un mensonge. De toute façon, ces morceaux la n'ont jamais été ensemble, pas un seul instant, juste nous deux.

- Ne pas mentir, c'est plus important que moi ? Tu es plus important que moi ?

- Non, je pense que me sacrifier n'est pas bon pour toi. Ça te rendrait aussi malheureux que moi. On ne construit pas un couple sur le sens du devoir ou la culpabilité. La relation doit être amoureuse avant tout, sinon elle est fausse.

- C'est ce que tu dis.

- Oui, c'est ce que je dis, c'est ma parole.

- Des fois tu me parles comme à un adulte et des fois comme à un enfant.

- Oui, parfois, tu es mon adulte, tu me contrains à chercher l'adulte en moi et c'est une bonne chose.

-...

-...

-... On va faire quoi maintenant ?

- On peut jouer aux lego si tu veux bien. Je peux faire une tour et tu l'as détruit. Comme d'habitude ? Après on lira une histoire

- Ok, fais une statue alors, un grand totem magique avec les bras pas pareils.

 

Rester con, c'est donner des explications d'adulte aux enfants et ne pas savoir renoncer à la sourde colère qui nous dévore le coeur et les entrailles.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Vendredi 2 avril 2010 5 02 /04 /2010 07:00
Sa respiration devient ample, profonde et calme. Ses chakras, puissants, lumineux,  ouverts comme d'énormes fleurs de feu chamarré, rayonnent d'une énergie douce, mais inexorable. Leur pulsation se répand par ondes dans la plaine dont peu à peu le paysage se modifie. Il se sent d'une immense tranquillité, la carpe qui remonte perpétuellement le long de son flanc luit et dégage un bel éclat orangé, devant ses yeux fermés : un grand lac de montagne aux eaux froides et sereines surmonté par un château blanc dans la cour duquel mille guerriers méditent, prêts au combat. Leur mélopée s'élève très haut sous les ciels.

Les couloirs voûtés, les parquets prestigieux, les carcasses étranges et les bannières aux inscriptions déroutantes se fondent et se mélangent pour former, étrange amalgame, une pierre de tourmaline noire pas plus grosse que le poing qui se pose avec  légèreté sur le  portail du funeste saint des saints qui gît tout au fond de cette plaine immense, immense comme tout ce qui s'étend en secret derrière le regard de Solal, ce regard fameux aux yeux gris traversé de nuances brunes et dorées. 

Au fond du puits atroce et terrible qui mène à cette terrifiante cité sous la plaine, on entend le hurlement de dépit et de rage noire poussé par l'ancienne déité qui reste, malgré l'obstacle,  qui semble tout de même fragile, prête à lancer ses tentacules sournois au coeur du dédale imprévisible que forme parfois l'esprit de Solal.

Dans une dernière respiration, profonde et parfaitement contrôlée, un cercle laqué de rouge se brise en silence et de vieux fantômes disparaissent enfin dans un ultime sifflement furieux.
Pour l'instant, Solal demeure le maître incontesté de son conscient et de son inconscient.

- Alors, tu es là, tu rêves ou quoi ? Bois donc ce café, qu'on en finisse et qu'on file faire un tour sur la lagune pendant qu'il fait encore beau, tu vois bien que le temps se couvre.

Corto assène une claque franche et amicale sur l'épaule (toujours la même, ils n'ont pas changé de position)
de Solal qui écarquille longuement les yeux devant son café devenu une fois de plus froid. Il jette un regard circonspect vers le vieux miroir qui lui fait face. Rien. Juste une image brillante, un peu déformée et ternie sur les bords, pas de tentacule étrange et imaginaire, pas de seuil indistinct qui luit dans le fond, la surface des choses semble calme et ordinaire, voire normale, mais Solal sait bien que ce mot n'a aucun sens. Peu à peu le bruit des conversations remonte jusqu'à lui, il discerne ce qui l'entoure plus clairement et il en vient à sourire du bout des lèvres.
Le combat a été rude, il y a eu de la casse, une fois de plus, (le rangement , le nettoyage et la réparation des dégâts ont pris un bon moment, ce n'était pas un verre tout simple), il pensait avoir franchi ce stade définitivement, mais certaines étapes sont dures à passer, malgré l'amour, malgré les nombreuses séances de psychanalyse, malgré un tatouage magnifique. Quoiqu'il en soit, il n'a aucun doute, il continue.
Il se passe la main sur le visage, sa barbe est plus longue que d'habitude, il pense qu'il doit se raser.
Il frappe dans les mains, heureux de cette victoire, lisse son pantalon et se lève pour partir, renonçant pour aujourd'hui à son café.

C'est alors qu'on entend un bruissement de tissu qui se termine sur un claquement sonore, suivi d'un bruit de dalles brisées, comme si quelque chose de très lourd était tombé à un endroit précis, au beau milieu de la piazza. Les deux hommes ont à peine le temps de risquer un coup d'oeil par les fenêtres et d'apercevoir une immense silhouette rouge et bleue  au milieu d'un attroupement frénétique de touristes qu'une voix de petit garçon fait doucement derrière eux :

- Papa, c'est toi papa ?

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Vendredi 26 mars 2010 5 26 /03 /2010 07:00

Soudain, Solal touillait inlassablement son café, tournant la petite cuillère en argent dans le breuvage noir comme la nuit, inexorablement, avec une précaution et une précision méticuleuses. Un petit tourbillon se formait au coeur de la tasse et peu à peu le regard de Solal, à présent comme réfugié derrière ses yeux, ou tombé ailleurs, dans une sorte de dimension alternative, inaccessible, se focalisait, absorbé, hypnotisé, avalé par cette spirale liquide qui l'entraînait très loin du Caffe Florian et de l'agitation que son étrange et discutable altercation avec Saint Marc, autrefois patron et protecteur de Venise, avait provoqué. Il n'entendait plus les bruits de la salle ni les touristes qui vociféraient ou les garçons qui s'interpellaient, il ne sentait plus la main amicale et fictive de Corto Maltese sur son épaule encore meurtrie par les coups qu'il avait reçus.

Ecroulé à l'intérieur de lui-même, enlacé par le mouvement infini de la petite cuillère en argent, il errait, comme jeté dans une spirale inéluctable, et soudain et depuis longtemps et depuis quelques instants à peine, il était maintenant, étonné et désorienté, dans une plaine immense jalonnée irrégulièrement de couloirs couverts de lourdes voûtes de pièces sans murs mais au parquet prestigieux et de mares poisseuses et profondes qui étaient autant d'Atlantides disparues et redécouvertes à jamais.

Tout au fond, quelque part au coeur secret de cette plaine qui recelait dans son saint des saints un vieux volcan au cratère devenu lac poissonneux depuis peu, d'énormes carpes y frayaient en  toute quiétude, gisait une sorte de déité, ancienne et terrifiante, angoissante et hallucinante, source de peur, de violence incontrôlable et de colère noire :

Elle dont les tentacules venimeux venaient de l'effleurer dans le secret du miroir à la glace patinée par le temps
Elle dont les tentacules visqueux avaient le pouvoir douloureux et perturbant de retourner son esprit
Elle dont les tentacules sournois se glissaient en lui pour le rendre furieux

Il déambulait dans cet espace à la fois étrange et familier, il était déjà venu ici, cherchant à s'orienter tout en prenant garde à ne pas salir ses souliers, ils avaient déjà suffisamment morflé comme ça. De loin en loin, une gigantesque carcasse d'animal mort, monstre préhistorique ou chimère fantastique, jalonnait son parcours erratique. Il y avait aussi d'immenses panneaux de bois précieux ou de hautes bannières qui flottaient au vent et qui portaient d'étonnants messages comme :

Solal, héros brutal et invincible
ou
Solal, héros rêveur et sans pitié
plus loin
Solal, héros amoureux et sans cesse transporté

Tout d'abord intrigué par ces étranges inscriptions dans lesquelles il ne se reconnaissait pas  toujours ("amoureux", oui, "rêveur", souvent, mais "invincible" restait à discuter...), il chercha à en découvrir le sens caché, le code secret, mais pour finir, lassé de marcher sans but, fatigué de lire sans comprendre (quelle grave erreur), il s'assit sans cérémonie au pied d'un énorme cèdre du Liban qui jetait une ombre paisible et immense sur le sol couvert de feuillage tendre.
Il dénoua sa cravate de chez Liberty's, enleva ses chaussures avec le plus grand respect et déclencha le poussoir de sa montre (il la posa en sécurité au fond d'un de ses souliers, un vieux réflexe hérité de son adolescence et de son cadeau de Bar Mitzvah) : le temps s'arrêta, se suspendit et peut-être que parallèlement, la petite cuillère en argent cessa de tourner dans le café qui était sans doute devenu froid, une fois de plus, peut-être, mais Solal n'était pas en mesure de le vérifier.

Une terrible explosion se produit, balayant et détruisant bien des choses sur son passage. Il était impossible de la prévoir et à première vue les dégâts semblent considérables. Solal est effondré. Il voit une cuisine en désordre, une table gît, retournée, deux de ses pieds sont arrachés, des tasses et des assiettes sont en morceaux un peu partout, une jeune femme se tient pelotonnée sur une joli banc en tek, un homme du même âge approximativement est face d'elle, devant la table démembrée. Une figurine, représentant un super-héros, étrangement grande, domine cette scène, qu'on devine douloureuse, en silence, il ne dit rien, ne bouge pas. Solal a l'impression que le jeune homme lui ressemble.

Il prit la position du lotus, centra son corps, plaça son poids et son bassin et se mit à activer ses chakra. Bientôt, une colonne d'énergie aux couleurs variées traversait son corps de haut en bas, une vibration douce, mais puissante palpitait sous sa peau, tonifiant ses muscles encore endoloris par le combat, baignant l'espace sans limites qui s'ouvrait sous son crâne d'une lumière nouvelle et fraîche et, enfin, faisant doucement onduler les pans de son costume prince de galles qui aussi avait salement morflé...

Rester con c'est aussi se perdre à l'intérieur de soi.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /2010 07:00
- Quelqu'un n'aurait pas une peau de chamois, par hasard, non, personne ? J'ai oublié mon nécessaire à chaussures à Berlin. Non ? Vous là-bas, oui, au fond, vous portez des John Lobb, il me semble, le millésime 2009, si je ne me trompe pas, un choix qui manque singulièrement d'audace pour un homme de votre âge, du moins à mon avis, et je m'y connais, vous n'avez rien sur vous, non ? C'est fort imprudent, et fort dommage, enfin...

Solal, le menton tendu en avant, un doigt dressé, impérieux, interrogeait tout le Caffe Florian à la cantonade d'une voix forte et autoritaire, visiblement très inquiet pour ses derby santoni dont le cuir, autrefois gris taupe (avec de belles nuances de noir sur les contreforts arrières), était à présent constellé de taches d'origines variées : café, crème, sang et peau de saint liquéfiée.
Comme personne ne semblait vouloir ou pouvoir lui rendre service, Solal se contenta de mauvaise grâce de nettoyer ses souliers tant chéris avec une serviette de table et quelques gouttes d'eau minérale.
Le grand marin à l'oreille percée souriait toujours d'un air vague tout en sirotant son café à minuscules gorgées très rapides. Il tenait nonchalamment dans sa main gauche une pierre grosse comme un poing d'enfant qui renvoyait d'étranges reflets verts. Un oeil vif aurait pu y lire toute une série de signes, ou de lettres, peut-être de l'hébreu, inscrits au sein d'une sorte de pentacle, une oreille attentive aurait également pu percevoir une sorte de bourdonnement, une curieuse vibration, presqu'un chant qui en émanait, mais l'oeil de Solal, s'il était effectivement vif, avait pour l'instant d'autres sujets de préoccupation, ses santoni. Quant à ses oreilles, nul ne sait quel usage il en faisait à ce moment précis.

- Allons, laisse tomber, de toute façon, il faut qu'elles sèchent. Allons plutôt faire un tour en vaporetto avant la pluie, suggéra le marin, allez ! Tu as assez de chaussures de toute façon.
Solal suspendit son frottement appliqué avec une moue dubitative et leva les yeux.
- Euh, ouais, pourquoi pas Corto, je vais juste passer au Danieli avant pour mettre des embauchoirs dedans si ça ne te fait rien, hein, même si j'en ai en effet une quantité respectable, ce n'est pas une raison pour ne pas en prendre soin. C'est un peu mon patrimoine après tout. Je pourrai les léguer à Alexandre plus tard...
Alors qu'il levait les pieds pour vérifier une dernière fois la brillance du cuir, son regard fut soudain totalement captivé par le spectacle répugnant de la femme blonde à l'odeur pestilentielle, encore elle, qui avait léché quasiment tout ce qui restait de saint Marc. Le garçon, qui entre-temps était revenu avec du matériel de nettoyage, la regardait lui aussi, avec un certain étonnement, alors qu'elle était, la bave aux lèvres, en train de dévorer les testicules du cadavre, ultimes reliques du saint à l'apparence de lion. Repue, elle se releva lentement, tituba un instant, rota bruyamment, ce qui la remit visiblement d'aplomb et quitta les lieux sans un regard pour qui que ce soit ou quoi que ce soit.
- Quel appétit, fit le marin, et quelle piété ! Décidément, les voies du Seigneur et de ses fidèles sont parfois incompréhensibles, non ?
- Moi je pense que certaines personnes feraient n'importe quoi pour se faire remarquer, répondit Solal, surtout des choses, disons, plutôt salissantes.
Plus ou moins satisfait de l'aspect de ses chaussures, il allait enfin boire son café, qui avait  définitivement refroidi, lorsqu'un homme habillé à la mode du XVème siècle (chausses, tunique et tout le tremblement) l'interrompit et lui demanda sèchement de se lever.

- Quoi encore, c'est impossible d'avoir la paix ici.
L'homme déroula un mètre ruban et commença à mesurer Solal sous toutes ses coutures sans relever ses protestations.
- Mon nom est Andrea Verrocchio, monsieur, et je suis mandaté par les autorités vénitiennes pour ériger une statue en votre nom, et pas en votre honneur, je tiens à le préciser d'entrée de jeu, si je puis me permettre cette tournure de phrase un peu à la "va comme je te pousse".
- Et pour quelle raison, cette statue, c'est que mon café est sur le point de se transformer en glace et puis je n'ai pas que ça à foutre, monsieur le sculpteur de mes couilles, je suis en vacances, moi, mon programme est chargé, palazzo truc, palazzo machin, vous voyez, et puis il faudrait que je retrouve une sorte de pierre précieuse, alors vous voyez, votre histoire de statue...
- Inutile d'être grossier, monsieur, si ça ne tenait qu'à moi, on vous flanquerait au fond de la lagune avec des chaussures de bronze, mais hélas, ça ne tient pas qu'à moi, alors je mesure, je mesure..
- Et on va la mettre où cette statue ?
- A la place de celle que vous avez fait tomber, monsieur, à la place de la colonne de Saint Marc qui vient de s'écrouler sur la piazzetta, monsieur, une colonne en place fièrement depuis 1172, monsieur, à l'époque du doge Sebastiano Ziani, monsieur !  Elle a par ailleurs réduit en bouillie quatre personnes en tombant.
- Ah bon, des touristes au moins ?
- Des mendiants roms, monsieur.
- Parfait, c'est encore mieux. Ces gens m'insupportent, la pauvreté, ce n'est vraiment plus convenable, c'est dégueulasse, surtout de nos jours. Bon, grouillez-vous, je commande un autre café en attendant. Verrocchio, vous dites ? C'est vous qui avez coulé la statue de Bartolomeo Colleoni, celle qui est sur le campo ?
- Parfaitement, monsieur, un héros d'un autre acabit, si je puis me permettre...
- Sans doute, sans doute, finissez donc, voulez-vous...

Alors que Verrocchio mesurait son corps de héros à l'acabit de mauvais aloi, Solal se regarda longuement dans l'immense glace qui lui faisait face.
La surface patinée du miroir sembla alors réfléchir les images de façon incomplète, tronquée, presque irréelle. Le personnage désormais trois-fois-né se voyait entouré de masses énormes, pesantes, à la forme indéfinie. Noirâtres, visiblement visqueuses, elles lançaient comme de longs tentacules qui menaient une danse étrange, insidieuse, sournoise autour de la tête de Solal et parfois dans son crâne qui semblait perméable à cette sarabande de choses venues d'ailleurs. Il crut distinguer, tout au fond, derrière, une sorte de seuil qui luisait dans la pénombre, dessinant comme une porte qui ouvrait sur une noirceur épaisse, encore plus sombre et plus dense que l'obscurité elle-même. Une peur soudaine submergea brusquement Solal et lui noua la gorge, lui coupant la respiration.
Les jambes coupées, étranglé d'angoisse, il s'assit brutalement, mettant aussitôt fin à ces visions déroutantes.
Outré, le sculpteur se redressa vivement, fit claquer son mètre ruban et tourna définitivement les talons.

- Ça va, tu es tout pâle, tu veux t'allonger un instant ? Tiens ton café arrive. Essaie de le boire chaud cette fois, s'inquiéta le marin qui ne pensait qu'à filer au plus vite.

Rester con, c'est boire son café froid.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Vendredi 12 mars 2010 5 12 /03 /2010 07:00
Le grand corps désormais définitivement inanimé de Saint Marc l'Evangéliste gisait sur le sol constellé de verre brisé et de gâteaux éparpillés. Son visage, il y a peu rayonnant d'une puissante énergie qui semblait venir d'un monde plus harmonieux, moins agressif que le nôtre, était à présent en train de fondre comme de la vieille cire molle et se répandait sur le parquet, dont nous avons suffisamment parlé jusque là pour ne pas avoir besoin de rajouter de précisions, formant de grosses flaques poisseuses et nauséabondes où flottaient, frêles et intrigants esquifs, de délicates petites cuillères en argent et quelques sachets de sucre à l'effigie du Caffe Florian.
Un garçon à la tenue impeccable, empressé, se hâtait, efficace, en direction des locaux de service, sans doute pour revenir avec de quoi nettoyer cet étrange carnage dont le spectacle avait de quoi heurter certaines sensibilités. Alors que les conversations reprenaient peu à peu, certains touristes, à l'esprit mercantile ou dévôt, ce qui de toute façon revient au même, se risquaient à quatre pattes auprès de la dépouille du saint, exhibant, peu sûrs d'eux, il faut bien le reconnaître, des couteaux suisses ou français aux lames bien entretenues pour rogner des bouts d'ongles ou, pour les plus téméraires (ou les plus mystiques, c'est une question de point de vue), pour cisailler respectueusement, la langue légèrement sortie pour une concentration optimale, un bout de doigt, une phalange, deux à la rigueur. On aurait même vu une femme blonde, qui dégageait une odeur nauséabonde, découper sans complexe une bonne tranche de la cuisse droite du saint tombé, plus ou moins valeureusement, au combat.
Solal, quant à lui, remettait tant bien que mal un peu d'ordre dans sa tenue alors qu'on lui servait enfin son café et un petit chocolat bien mérité.

- Quand même, le coup du crachat, je ne suis pas puritain ni spécialement croyant, mais quand même, c'est un peu osé. Tu ne trouves pas ?
Le grand marin à l'oreille percée et à l'air détaché lui jetait un regard presque peiné.
- Ecoute, Corto, commença Solal tout en renouant ses laçets en prenant la précaution, pour pallier à son énervement encore tangible, de ne pas forcer sur les oeillets...

Un terrible bruit de chute interrompit brutalement leur conversation et, comme souvent après les cataclysmes, un silence lourd et angoissant pesa sur le café : plus personne ne parlait, plus personne ne bougeait. Les voleurs de reliques étaient figés dans leurs postures grotesques, toutes langues dehors et couteaux ensanglantés à la main, autour du saint à présent mort, les serveurs eux-mêmes, pourtant fort zélés, avaient suspendu leur ballet aérien de plateaux d'argent et de serviettes blanches. Seule la femme blonde à l'odeur pestilentielle continuait, certes, plus discrètement, de ronger les testicules du saint dont la tête avait désormais totalement fondu et qui, dans l'ensemble commençait à schlinguer, lui aussi, assez sérieusement. Par les hautes fenêtres du café, on voyait une brume poussiéreuse s'étendre sur la piazza.
On aurait dit, sans vraiment en prendre conscience, que quelque chose d'important mais d'indéfinissable se retirait en rampant, comme abattu, défait, de ces lieux où Solal semblait avoir remporté une victoire plus que discutable. A dire vrai, sur le moment, on aurait été bien en peine de se rendre compte des véritables conséquences de ce qui venait de se passer, surtout quand on gardait en perspective la venue prochaine, mais peut-être n'était-ce qu'une sorte d'étrange publicité, d'Agammemnon, frère de Ménélas, époux d'Hélène, sur / avec / dans / conjointement à (c'est dire si tout cela reste difficile à définir, voire hypothétique) la planète Nibiru.

Une voix angoissée jaillit soudain : "la colonna di San Marco è caduta su la piazza,  ! La colonna di Marco è caduta ! Siamo disgraziati !!"

- Oui, vraiment, continua le marin, des fois, je trouve que tu exagères un peu.
Solal, après un instant d'hésitation, haussa les épaules et continua de lacer ses santoni gris taupe avec des gestes mesurés et précis, surtout, ne pas contraindre le cuir, au grand jamais !

Rester con, c'est aussi ne pas se remettre en question et faire tomber de vénérables colonnes.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Vendredi 5 mars 2010 5 05 /03 /2010 07:00
Abasourdi par la violence du choc, Solal, allongé sur le fameux parquet dont certaines lattes remontaient encore au XVIIIème siècle (ce qui n'est pas rien, historiquement parlant), la nuque douloureusement tordue contre un auguste pied de table au style contourné, écarquilla les yeux pour se repérer et posa une main contrite et tremblante sur sa pauvre bouche qui commençait déjà à enfler sous la violence de l'impact. De l'autre, il cherchait à tâtons les dents qui lui manquaient.
Au sein du Caffe Florian, vénérable et touristique institution, le silence s'était fait d'un seul coup, brutalement et il aurait été très clair pour un observateur neutre, du type casque bleu ou médecin sans frontières, que toutes ces personnes peureusement réfugiées derrière leurs chocolats chauds à 10 euros 50 approuvaient du regard, sinon d'un mouvement, certes imperceptible, mais sans équivoque, du chef, le châtiment qui allait être infligé à ce juif qui ne respectait pas l'interdiction de fumer.
Voulait-il donc que tout un chacun périsse de son cancer à lui, ce salaud égoïste ? Certes, les paroles qui avaient été prononcées étaient dures, on ne pouvait pas le nier, plus vraiment d'actualoté, mais ce sémite l'avait bien cherché après tout. On ne fume plus dans les lieux publics, on ne met pas les pieds (même chaussés d'une magnifique paire de derbys trois oeillets santoni) sur des chaises au pedigree si historique et on ne pisse pas dans les bénitiers, non, point final.
Alors que la clientèle médusée, mais impatiente, voire avide, de la suite des événements se laissait vaquer à des considérations variées sur la ré-ouverture du ghetto (et par ré-ouverture, il faut bien sûr comprendre re-fermeture) de Venise dans le sestiere de Cannaregio, Solal, qui revenait peu à peu à lui, leva les yeux sur son terrible agresseur et le découvrit enfin dans toute son étonnante et extraordinaire splendeur.

L'homme, mais bien sûr, il était bien plus qu'un homme, mesurait près de deux mètres, une barbe et une chevelure dorées intenses donnaient à sa tête, qui rayonnait étrangement, des airs léonins et il tenait un livre fermé, sans doute le nouveau testament, dans sa main gauche alors qu'il pointait un doigt terrible et épais vers Solal en rugissant d'une voix à la tessiture inhabituelle qui semblait déferler d'un monde au-dessus des mondes.
- Ce jour est ton dernier jour sur la terre de Dieu, immonde racaille juive.
Le juif dont il était question (et le mot "question" est justement fort bien choisi puisqu'il semble refuser d'être reconnu comme tel, mais ça, c'est son affaire) au moment de lui répondre, eut l'impression de distinguer comme des ailes, larges et puissantes, qui battaient comme au ralenti dans le dos de son adversaire, le mot est lâché, mais peut-être était-ce un effet de la lumière de cette belle fin d'a
près-midi, peut-être...

- Dieu n'a que faire de la racaille sur terre, nous en sommes tous les deux les preuves éclatantes et puis, tu m'excuseras, mais tu sens le porc salé, tout saint que tu sembles être et ça me dégoûte. Tu m'as impoliment arraché à mes rêveries, je pensais justement à ma douce Tania, ma tendre fiancée, alors je vais te faire ravaler tes paroles grossières et te faire bouffer ton bouquin mensonger, inepte et dangereux.

Cette tirade était relativement acceptable, peut-être un brin trop théâtrale, certes, mais elle avait de toute façon hélas été dite trop rapidement et la main devant la bouche, ce qui, il faut bien le reconnaître, gâcha une bonne partie de son effet.
Néanmoins, au moment où Saint Marc l'Evangéliste leva le pied pour écraser d'un coup de talon vengeur le visage du juif étendu au sol, d'une roulade rapide et bien maîtrisée, Solal récupéra son cigare qui, par chance, voire même (osons le terme) miraculeusement, ne s'était pas éteint, et se redressa avec vivacité, tira une petite bouffée rapide pour raviver la combustion et planta vigoureusement son toscano au fond de l'oeil droit de son opposant qui hurla de douleur dans une explosion de miroirs et de verres brisés et posa un genou à terre.
Solal, qui avait le triomphe rapide, lui arracha aussitôt son livre des mains pour le montrer à la cantonade : un grand marin ténébreux à l'oreille gauche percée d'un anneau et au regard perçant eut un léger signe d'approbation à la fois amusée et circonspecte, mais le Saint n'avait pas dit son dernier mot : il saisit celui qu'il avait désigné pour ennemi par la taille, le souleva avec facilité alors qu'il se relevait et le jeta violemment contre les vieilles glaces patinées par le temps et les regards qui lui faisaient face.

Solal retomba lourdement sur les banquettes tapissées de velours rouge dans une pluie d'éclats de verre brillants et chatoyants. Dans le feu de l'action, il avait hélas lâché son précieux cigare qui roula au loin entre deux chaises. Il culbuta à nouveau au sol, déchirant irrémédiablement sen maints endroits critiques son  magnifique costume prince de galles qui ne le quittait plus, un vrai crève-coeur, tandis que l'Evangéliste, acharné, haineux, soudain animé d'une rage plus grande encore, tentait de lui écraser la tête à coups de sandales de pèlerin (il chaussait au minimum du 45), creusant d'énorme trous dans le vénérable parquet du Caffe Florian (là aussi, un vrai crève-coeur). Une main sur son oeil droit qui dégageait encore une fumée âcre, salée, presque putride, l'immense personnage venu de la dimension des Elohims hurlait à grands renforts de postillons épais et poisseux :

- Mon nom est Marc, Saint Marc l'Evangéliste et j'aurai ta peau, je vais te tanner jusqu'au sang et j'utiliserai ton cuir impur pour y écrire le Nouveau Testament. Sois heureux, juif, en définitive et malgré toi, tu vas servir le grand dessein de Dieu et la Rédemption de l'humanité malade, viciée et nauséabonde.
Solal, dans un dernier effort désespéré, grimpa rapidement sur un touriste japonais qui hoqueta de surprise sans oser protester et se jucha sur une table entre deux délicates pâtisseries à la crème brûlée.
- Marc, Saint Marc, je suis Solal Aronowicz le trois-fois-né et tu n'auras pas ma peau, ni mon cuir, des créatures bien plus mal intentionnées et bien plus déterminées que toi ne l'ont pas eue. Je suis tout simplement hors d'atteinte, intouchable, hélas et tant mieux, pour et de vous tous. Ceci étant dit, même si je te rejoins sur certains points, assez parlé : à mon tour, goûte-moi ça !

Solal, avec grâce et légèreté, bondit soudain dans les airs et atterrit avec les genoux plantés sur les épaules de Saint Marc, lui tenant la tête fermement à deux mains et se raclant bruyamment la gorge de toute la force de sa langue noircie et tavelée par bien des excès. Le Saint à la vénérable barbe de vieux lion poussa un dernier hurlement, sorte de chant du cygne (volatile blanchâtre, gros chat souffreteux et efflanqué, tout cela est à dire vrai bien confus)...

Rester con, c'est mener des combats impossibles contre des forces qui nous dépassent, et les gagner, peut-être...

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Agora
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Vendredi 26 février 2010 5 26 /02 /2010 07:00
De manière assez étonnante, sans que qui que ce soit ne pose la moindre question, ou n'ose poser la moindre question, ce qui de toute façon revenait au même, Solal, avait exhibé, allumé et fumé quasiment en entier un excellent toscano à la puanteur étudiée alors qu'il était confortablement avachi dans la Salle Liberty du Caffe Florian à Venise.
Il tenait nonchalament un volume des Mémoires de Casanova ouvert en équilibre précaire sur une de ses cuisses tandis qu'il se laissait aller en arrière, envoyant d'épaisses volutes grises vers les voûtes du plafond, nononbstant les regards courroucés, éloquents, mais silencieux dont il était la cible.
Il caressait tendrement le vieux cuir du livre qui ne le quittait plus depuis son arrivée dans la ville de la lagune, sauf pour faire l'amour avec Tania, ce qui arrivait, rendons à César ce qui est à César, plusieurs fois par jour, ou pour, à la faveur de leur nombreuses promenades, pisser abondammnent dans les innombrables bénitiers dont la capitale de la Vénétie pouvait s'enorgueillir.

Avec un sourire doux remontant sur son visage, il pensait aussi au "oui" ému de Tania, à ses yeux bruns-verts remplis de larmes de plaisir et de surprise, à leurs gestes soudain maladroits et gauches au moment d'enfiler la bague aux trois ors dont le choix avait tant obsédé Solal, à leur longue étreinte auprès de ce petit pont qui plongeait le long d'un étonnant palazzo, certes décrépit, mais dont l'achat avait aussitôt été décidé : tout prenait une dimension nouvelle, à la fois merveilleuse et réaliste.

Solal, au fond, était un homme simple : l'amour (ce qui ,au fond, justement, n'a rien de simple), de quoi lire intelligemment, une vessie vidée à intervalles réguliers et bien sûr, quatre cigares par jour et au moins un demi-litre de whisky, de rhum à la rigueur, que demander de plus ? Une heure de méditation, voilà tout ce qu'il demandait de plus et il faut reconnaître qu'il manquait d'opiniâtreté, on ne peut pas être parfait.
Parfois, vaguement intrigué, il repensait à l'étrange mission qui lui avait été confiée et se souvenait plus ou moins qu'il était censé entrer en contact avec un certain Pr. Jones. Ce dernier, mais à dire vrai, Solal n'avait pas tout compris, tant il avait été distrait lors de son entrevue avec le capitaine Francis Blake, ce dernier devait le mettre sur la piste d'un caillou fameux, le Grang Moghol... Autant dire que toute cette histoire s'annonçait plus que fumeuse, d'autant plus qu'une certaine "clavicule de Salomon" avait également été mentionnée. Bref, fumeux, quoi.

Solal émergea soudain de ses rêveries, se redressa et commanda au vol un café à un garçon qui passait, glissant sur les parquets du XIXème.

C'est alors qu'une main large comme un plat à poisson et dure comme une  pierre tombale se posa lourdement sur son épaule qui, sous le choc, s'affaissa de dix bons centimètres.
- Espèce de sale youpin de merde, immonde petite pute de raclure juive. Cette fois, tu vas pas y couper, je vais te cogner la gueule jusqu'à que tu ressembles à un césar d'honneur, celui qu'on donne en fin de carrière.

Solal eut à peine le temps de se retourner pour voir son grossier interlocuteur qu'un poing massif  et visiblement entraîné lui écrasait la bouche, brisant une canine et une pré-molaire au passage et le projetant brutalement contre la table qui se trouvait derrière lui, renversant deux plateaux, trois cafés, un chocolat et quatre mousses au passage et surtout lui renfonçant dans le gosier la réplique qui lui était venue aussitôt à l'esprit :
- Écoutez monsieur, vous êtes très impoli et puis d'abord, et je tiens à être clair sur la question, je suis bouddhiste, alors, je ne vous permets pas.
De sages paroles que hélas, personne n'entendit et que sans doute personne n'entendrait jamais.

Rester con, c'est aussi un problème d'identité religieuse.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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Vendredi 19 février 2010 5 19 /02 /2010 07:00
- Alors, mon beau chéri, qu'est ce qui me vaut ce dos tout contracté et ces yeux noirs et fermés? Encore perdu dans de funestes pensées, mon beau ténébreux inaccessible ?
Tania caressait doucement les épaules de Solal qui gardait obstinément son regard fixé sur la baie vitrée transparente qui fermait l'immense salle d'eau dont son bureau était, tout bien considéré, une sorte d'annexe. L'eau bouillante créait une buée si épaisse que les deux amoureux s'en remettaient plutôt au toucher qu'à la vue pour se retrouver et palper leurs jeunes corps pleins d'énergie sans cesse renouvelée par leur amour toujours naissant, la pratique assidue de la méditation et des exercices fréquents de sexe tantrique.

Avant d'aller plus loin, il faut dire que la réputation du Watergate et de son nouveau propriétaire était telle que chaque soir, de nombreux Allemands, (et de plus en plus de touristes) étudiants, journalistes, anthropologues, espions ou spécialistes de la théorie du chaos se réunissaient sur l'Oberbaum Brücke pour essayer d'attraper, profitant justement de la transparence du quatrième mur de cette fameuse salle d'eau, au vol des bribes d'images, forcément fugaces, parfois tendres ou coquines, d'autrefois franchement érotiques, mais toujours riches d'enseignements variés, alors que les désormais mythiques Tania et Solal se douchaient en toute tranquillité d'âme.

En effet, la rumeur ne cessait d'enfler autour du corps merveilleux de la sex-göttin et de "  la taille effarante" du membre viril de son futur mari. D'ailleurs, il ne faut pas se le cacher, cette attention soutenue à leur endroit n'était pas pour déplaire, loin de là, aux deux objets de toute cette agitation régulièrement dispersée par la police berlinoise, refroidie serait un mot plus juste, à grands renforts de karcher, fluidité de la circulation et intransigeance germanique obligent...
Cette fameuse rumeur disait même que la chancelière Angela Merkel s'était fendue d'une petite note prudente portant sur des notions, élémentaires selon elle, de bienséance et de pudeur. Ladite rumeur précisait en outre, certes selon des sources peu fiables, que la note sus-mentionnée s'agrémentait même, en post-scriptum, d'une invitation à prendre le thé dans sa résidence secondaire dans le Brandebourg, une invitation, adressée uniquement à Solal, qui, connaissant Tania et ses réactions parfois vives, avait  rapidement éliminé la curieuse invitation qui avait fini au fond d'une corbeille en acier brossé, sous des cendres encore chaudes.
Toutefois, assez étrangement, la semaine qui suivit, la chancelière allemande chuta brutalement dans les sondages, causant bien du souci, des heures supplémentaires et en tout cas un ulcère à ses conseillers en communication.

Solal donc, au travers de la buée qui s'accumulait sur la vitre, gardait les yeux fixés sur cette foule qui bougeait telle une masse organique, comme vaguement agitée d'une sorte de vie primaire, tout en se grattant distraitement la base du sexe alors que sa belle Tania, son ventre porteur de belles promesses d'avenir collé contre ses reins, lui caressait tendrement les épaules et le haut du dos avec un savon doux au cèdre et à la cannelle.
- Allons mon beau ténébreux, c'est ce mystérieux entretien avec cet étrange moustachu d'un autre âge qui te tourmente les méninges ?
- Eh bien oui, bougonna Solal, il me casse un peu les pieds, je dois le reconnaître, ce n'est pas le moment...
- Chuuut, mon gros chat, explique moi tranquillement toutes ces vilaines choses qui te tracassent tant.
- Si j'étais un chat, ma chérie, gros ou pas, voilà un bon moment que je ne serais plus sous cette douche avec toi, malheureusement, ma belle, sourit Solal.
- Allons, mon sauvage à moi, raconte, feula gravement Tania en caressant tendrement les bourses flapies par la chaleur de son homme contrarié par ses soucis.
- Eh bien, bon, il s'agirait d'Agammemnon, tu sais, le roi grec de l'Iliade, il serait de retour pour 2012, en décembre, avec une puissante armée. Francis Blake m'a parlé de conquête, de destruction, de fin du monde, enfin tu vois le tableau.
- Oui, mon chéri, je vois plus ou moins le tableau, mais de retour comment ?
- Sur la planète Nibiru, ou la planète X ou Perséphone... Enfin quelque chose dans ce goût là. Tu vois, moi, reprit Solal après un profond soupir, moi, ce qui me dérange vraiment au fond, c'est que toute cette histoire tombe mal. J'étais justement sur le point de me remettre à mon travail de post-doctorat sur les superhéros, tu te souviens, non ?
- Non, mon amour, je suis toute contrite, je ne me souviens pas très bien, mais je suis sûre que tu vas tout m'expliquer de nouveau, fit la jeune femme d'un ton mutin en resserrant légèrement son étreinte sur les bourses de son homme.
- Mais enfin, Tania ! De Daredevil à Superman, du local au mondial, de Hell's Kitchen à Krypton, les modalités du sur-homme en question ou un itinéraire des transfigurations du Héros... Tu sais que je tiens beaucoup à ce travail et là, je sens vraiment que je tiens le bon bout.
- Non mon chéri, le bon bout, c'est moi qui le tiens.

Rester con, c'est aussi une certaine forme de procrastination.

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Sagitairesfousdudeuxièmedécan
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