journal d'un con

Jeudi 6 octobre 2011 4 06 /10 /Oct /2011 10:03

En attendant de poser un diagnostic plus pointu, on me conduit avec une sollicitude inhabituelle vers un transat de tek où l'on m'allonge avec des égards que je n'ai pas connus depuis longtemps, genre VIP et tout le tremblement, et on me sert un double expresso très, très corsé, allongé de quelques doigts de whisky.

Après quelques remarques sans véritable portée médicale, assez rapidement, mes deux médecins se désintéressent discrètement de moi pour se lancer dans une conversation qui visiblement leur tient plus à coeur : le tennis et l'irrésistible ascension de Novak Djokovic. Ils doivent sans doute avoir un congrès en perspective et ils prennent ça très au sérieux. Je les laisse disparaître dans la foule en parlant posters et autres présentations.

Autour de moi, on reste en général circonspect, on me fait santé à distance, on me lance des petits coucous prudents, quelqu'un me glisse une soupe miso, excellente, dans un joli petit plateau laqué. Il faut reconnaître que mon crâne grand ouvert au-dessus de mes sourcils, mon visage et mon costume trempés d'un sang qui commence à noircir et ce cerveau flottant inspirent une certaine retenue. Même pour ceux d'entre nous qui ont roulé leur bosse ou qui ont l'habitude de sortir là où tout le monde ne va pas, en marge, je dois offrir un tableau peu conventionnel, surtout en début de matinée.

Hank est retourné à sa conquête du jour. Toujours séduite, elle boit ses paroles, le regard déjà chavirant. A l'arrière-plan, au bord de la piscine, j'aperçois deux silhouettes bien connues. James, visage net et dur, vodka martini à la main, porte deux doigts à sa tempe et me salue d'un clin d'oeil. Kal, en grand tenue rouge et bleue, immense, formidable de puissance contenue, domine la foule de toute sa hauteur et de toute sa sérénité triste. Il boit de l'eau gazeuse avec une rondelle de citron. Avec un sourire calme, il lève son bras de demi-dieu dans ma direction, pouce dressé vers le haut.

Tout le monde est là, Tania ne saurait tarder, l'horizon est dégagé et tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Alors que je me concentre sur ma respiration pour essayer de régler cette histoire de cerveau, une geisha s'agenouille silencieusement à mes côtés et me présente un nécessaire à tabac en laque rouge. 

- Excuse-moi, je crois que ce petit garçon aimerait te voir mon vieux.

Dominique, avec son sourire de loup, écartant la geisha d'un geste habitué à commander aux domestiques, et ce, quelque soit leur appartenance ethnique, conduit vers moi Alexandre, mon fils, mon enfant unique pour encore ces quelques mois qui précèdent la naissance de nos jumeaux, à ma fabuleuse Tania et moi, Solal Aronowicz, le père, le juif, le joueur, le bagarreur, l'éternel saignant.

Mon garçon me regarde, étonné, mais sans paraître effrayé par le spectacle que j'offre en ce moment. Il tient un transformers à la main, Optimus Prime visiblement, le plus difficile à changer en véhicule et me le tend, confiant.

- Tu peux me le faire en camion, papa ?

Rester con, c'est égarer des modes d'emploi cruciaux.

 

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Le Chemin des orties
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Jeudi 29 septembre 2011 4 29 /09 /Sep /2011 08:44

Alors que mon cerveau s'élève encore un peu plus haut au-dessus de mon crâne ouvert en émettant une puissante lumière flamboyante, dans un geste direct et précis, le poignet souple, à une vitesse fulgurante, tel le mamba noir, je plante mon cigare au niveau du sixième chakra de mon ennemi, au milieu du front, là où se trouve Ajna, le troisième oeil... Un coup qui ne pardonne pas, jamais.

D'une torsion à la fois brève et franche, malgré ses yeux écarquillés de surprise et de douleur, malgré ses petites mains ridicules qui se tendent dans un inutile geste de supplique, je visse ma vitole dans son os frontal qui cède aussitôt dans un craquement doux à mes oreilles. Son front se désagrège, se désintègre en milliers de particules noirâtres qui montent vers le ciel pour se fondre dans le bleu du matin.

Le corps du séide de Pénélope, désormais sans tête, après quelques mouvements réflexes désordonnés s'affaisse, tout raide sur le ring. Le gyogi dans une fantastique et sonore mélopée annonce ma victoire et, de son bras tendu, il me désigne de son éventail richement décoré. Modestement, je m'incline devant la dépouille tronquée de mon ennemi qui pourrit à vue d'oeil. Sans lui, jamais je ne serais arrivé à ce degré de connaissance, je dois au moins ça à cette sale petite merde. Nos adversaires sont les marches qui permettent de nous hisser vers plus de force et plus de maîtrise, et plus de temps libre pour boire et fumer après. Je m'incline donc brièvement sur le cadavre, puis, avec le respect qui lui est dû, j'urine sur son torse étroit.

Derrière moi, je n'ai pas besoin de la regarder, telle est désormais la force de mon troisième oeil, derrière moi, je sens, puis j'entends celle qui me traque comme une chienne depuis les brouillards du Rhône, ma vieille ennemie Pénélope, je la sens annulée, anéantie, à partir de ce jour, de ce moment, inexistante pour définitivement.

J'entends son long cri rauque rempli de désespoir et de haine inassouvie. Je la sens se ratatiner sur elle-même, puis grandir pour éclater, exploser à son tour dans un dernier rayonnement de lumière noire. Je la sens disparaître, avalée par les mondes derrière notre monde, engloutie par d'autres dimensions, connues de peu d'entre nous, noires et maudites. Elle rejoint en hurlant de peur Cthulhu, Nyarlathotep et leurs sbires dans le vide glacial au-delà de la courbe de notre espace, seule, complètement seule.

Et soudain, l'univers semble plus pur, plus lumineux, comme libéré d'un poids immense qui nuisait aux mouvement régulier des sphères, comme débarrassé de scories très anciennes. Sur la terrasse, illuminée par cette lueur nouvelle et fraîche, tout le monde se regarde, comme étonné de respirer plus facilement, la poitrine aussitôt légère, on se sourit, on se ressert un verre, puis deux, certains se dévouent avec plaisir pour préparer le café.

Dans un élan spontané, Hank monte le ring et lève mon bras, cigare tendu vers le ciel, volutes victorieuses montantes, en signe de triomphe et mes spectateurs me gratifient d'une ola digne du championnat japonais, le Nihon pro soccer league (...), tandis que mes deux médecins attitrés, Dr. N et Dr. D, examinent mes blessures avec l'air à la fois concerné et détaché qui les caractérise.

- Ouais, bon pour la nuque, ça devrait aller, quelques points de suture, un peu de physio et tu es bon, mais la tête, là... je vois pas trop...

Dr. N a une moue perplexe et jette un oeil dubitatif à son collègue, le Dr. D.

- En ce qui me concerne, je ne vois pas de raison d'opérer. Si le coup a bel et bien ouvert la bregmatique, le cerveau, eh bien, le cerveau, est sorti de lui-même. Comme je me vois mal le repousser à l'intérieur du crâne, je suppose que le mieux est d'attendre, et de boire un coup en attendant. Voilà, clope, merci.

Rester con, c'est choisir des médecins ayant une connaissance vague, voire relative du serment d'Hippocrate.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : CROQUEURS DE MOTS
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Jeudi 22 septembre 2011 4 22 /09 /Sep /2011 09:52

Tout le monde se tait, personne ne parle, pas un mot, pas un bruit, si ce n'est le son d'une douce brise matinale qui nous vient de l'océan pacifique et radioactif. Même la petite merde qui m'a abattu ne vocifère plus. On ne me lance plus rien, sauf, soudain, comme par réflexe moteur, un dernier maki saumon grillé graines de sésame, j'adore, qui vole puis tombe assez misérablement dans la piscine avec un tout petit "plouf" à la fois triste et rigolo.

Hank finit même par se tourner et tire une bouffée circonspecte devant ce spectacle étonnant, mais au fond assez facilement explicable. C'est, en gros, sans rentrer dans les détails, une question d'alignement et d'ouverture des chakra. Il suffit d'être prêt, je l'étais visiblement depuis longtemps, il ne me manquait que le coup d'un ennemi sincère et dévoué pour me révéler enfin à moi-même.

Puisqu'on ne me frappe plus et qu'on ne me jette plus rien, j'en profite pour respirer un bon coup et reprendre mes esprits, ce qui est une jolie façon de parler étant donné que mon cerveau est à l'extérieur de ma tête. Puis, comme si j'étais tiré vers le haut par les nerfs spinaux qui relient encore mon cerveau à ma colonne vertébrale, je me redresse lentement et je toise avec une hauteur retrouvée tous ceux qui m'entourent, et me regardent avec dégoût, voire un certain étonnement.

On continue à se taire, on continue à ne plus bouger, exceptés pour ceux qui décident finalement de s'évanouir, par commodité ou manque de sens de la répartie, et de s'écrouler sur place mollement, dans un bac à bonsaï ou tendrement appuyé contre un bagel encore chaud. Tout ceux-là ne sauront pas et c'est tant pis pour eux. Le chemin qui mène à la vérité, à la victoire et à l'extériorisation de ses organes ne tolère pas les tièdes ni les mous du bide.

J'éponge le sang qui cache mon visage avec ma pochette de soie, une Etro particulièrement chère à mon coeur, un cadeau de Tania, ma belle adorée, mon amoureuse porteuse de bébé à moi, et je pivote lentement vers mon ennemi. Ce dernier, s'il n'a pas été mentionné depuis quelques lignes, c'est parce qu'il n'en mène pas large. On peut même dire qu'il ne fait plus trop son malin, la sale petite merde en costume trop grand. Ses mains crispées, tremblantes lèvent son porte-documents comme un ridicule rempart entre lui et moi, alors que son regard, toujours torve, même dans la peur, il n'y a visiblement rien à faire contre ça, c'est dans sa nature intime, c'est en lui, fondamentalement, se tourne vers sa mère, vers la chose immonde et visqueuse dont il est issu, Pénélope, la chienne maudite, et ses consoeurs dans la haine, la médiocrité et la tristesse.

L'ignoble agrégat, s'il flotte toujours au-dessus de la piscine, à présent colorée d'un joli nuage de sang qui s'étend de plus en plus, semble maintenant plus petit, moins puissant. La vibration sourde, chargée de ressentiment qui en jaillissait n'est plus désormais qu'un murmure, un filet, certes, toujours chargé de hurlements de colère, même s'il faut à présent tendre l'oreille pour les entendre.

Tandis que mon cerveau s'élève encore un peu au-dessus de mon crâne ouvert comme une fleur à la belle saison, je profite du moment de répit que m'offre la silencieuse stupéfaction de tous pour tirer un cigare (siglo 1, cohiba)de l'étui que je garde en permanence dans la poche intérieure de mon veston et, du bout des doigts, pour ne pas tacher de sang ce bel objet, car l'humidité nuit à une bonne combustion, je l'allume dans le craquement d'une très belle allumette longue comme il se doit (ai-je déjà précisé que j'emmerde sincèrement les écologistes, comme il se doit aussi?). 

Une étincelle, puis une flamme particulièrement lumineuses jaillissent, éclairant mon visage marqué par une vie étrange et chaotique, une odeur magnifique de bois chaud se répand autour de moi dans une vague ronde,tendre et m'apporte un intense sentiment de paix et de joie.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Les chroniques de la meute
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Jeudi 15 septembre 2011 4 15 /09 /Sep /2011 10:10

Le gyoji vient à peine de baisser son éventail que, dans un hurlement viscéral, je me précipite de toute la puissance de mes cuisses, le torse parallèle au sol, sommet du crâne en avant, pour provoquer un impact le plus violent possible. A mon grand étonnement, d'un mouvement du bassin presque gracieux, la petite merde au costume de VRP (vendeur, représentant, placier, ... eh oui, c'est donc ça, cette abréviation) esquive ma charge tout en m'assenant un coup brutal et précis sur la nuque avec la tranche de son porte-documents. Un beau geste, ma foi, qui, alors que je continue sur ma lancée, m'inspire une double remarque : soit c'est une technique habituelle chez lui, soit cette méthode, simple, mais efficace, il me faut hélas bien le reconnaître, a été minutieusement planifiée avec son coach avant la rencontre. Quoi qu'il en soit, la douleur qui explose au niveau de ma deuxième vertèbre cervicale (C2, dite l'axis, pas un endroit idéal pour se prendre un sérieux coup de mallette, vraiment pas...) m'informe que l'arme de main de mon adversaire est renforcée de métal tranchant. Bien joué, donc. Un point pour lui, aucun pour moi.

A moitié assommé, je plonge en avant, à la fois emporté par mon élan et par la force du coup qui m'a été porté, et je m'écroule entre les deux dernières cordes du ring, suspendu par la gorge, étranglé comme un goret, les bras ballants. En face de mon visage hagard la foule vocifère, du sang coule de ma nuque, derrière moi, je sens mon ennemi s'approcher d'un pas vainqueur et mécanique, le porte-documents prêt à frapper. Du coin de mon troisième oeil (l'adrénaline délivrée par le combat l'a ouvert en partie, il était temps), je le devine qui ricane avec une suffisance des plus exaspérantes. Brandissant sa mallette tout droit au-dessus de sa tête au cheveu rare, il me domine de toute sa (ridicule) hauteur, l'oeil écarquillé, la lippe baveuse et tremblante d'excitation, il s'apprête à me porter le coup de grâce, tandis qu'au premier rang des spectateurs, l'hystérie, sous le choc de la déception, peut-être, monte de plusieurs crans...

On me jette des rafales de sushi pourtant roulés de main de maître, de superbes maki, des california rolls, bien sûr, et puis des clubs sandwich avocat-saumon, des verres pas vraiment vides, on m'insulte, évidemment, on fait référence à mes attributs sexuels, taille, dureté, etc., (pourtant invisibles en ce moment précis), à ma mère ou à mes origines ethniques et religieuses (comme quoi, les bonnes habitudes, non seulement ne se perdent pas, mais encore migrent sous d'autres cieux, même s'ils sont radioactifs) on me montre aussi, avec une rage qui fait plaisir à voir, des doigts, des seins, voire des culs mal torchés. Bref, tout un cinéma au fond assez réjouissant, bon enfant, mais manquant singulièrement d'élégance, dont, de toute façon, je ne profite pas vraiment, puisque je suis à la fois assommé, étranglé sous mon propre poids et énuqué : vaincu, déjà, sans avoir porté le moindre coup.

Quant à Hank, eh bien, quant à lui, ce salopard, lui dont le pronostic s'avère pour l'instant malheureusement exact, il ne regarde même pas. Il tourne tout simplement le dos au ring, m'offrant l'arrière de son t-shirt noir fripé et ne daigne pas jeter un regard sur le triste spectacle qu'offre son ami, le guerrier suisse, le poing vengeur et brutal du judaïsme, bref son sujet/objet d'écriture actuel. Non, il fume en compagnie d'une jeune femme dont mon troisième oeil me dit aussitôt qu'elle est charmante, séduite, amoureuse presque, ou du moins persuadée de l'être tout bientôt, et prête à s'offrir, entière nue et fraîche, au bel écrivain ténébreux qui s'enfonce ainsi un peu plus loin encore dans la souffrance et l'auto-destruction.

Dans un sifflement qui déchire l'espace au-dessus de ma tête telle une bombe fonçant sur Londres, mon ennemi abat son arme au sommet de mon crâne de toute la force dont il est capable. Ma peau éclate, mes os se fendent et se séparent dans un craquement biblique. Mon sang jaillit brièvement puis coule à flots épais sur ma figure, masquant mes traits, peignant entièrement mon visage de rouge ; le vainqueur de ce combat inepte et foireux, encore un de plus, hurle sa gloire et sa joie de m'avoir défait dans une longue vocifération rageuse adressée au ciel qui pèse sur nous tous. Alors, alors, mon cerveau, assez étrangement, par cette ouverture nouvelle accidentellement pratiquée au sommet de ma tête, en fait, pour être précis, il s'agit la fontanelle bregmatique, mon cerveau donc, émerge lentement de mon crâne, écartant les parois osseuses sur son passage, elles forment alors un V au-delà de mes sourcils, un V comme Valhalla ou vagin. C'est comme si ce coup ultime l'avait soudain mis au monde, mon cerveau, et il se met à flotter au-dessus de moi, pareil à une énorme fleur blanchâtre et visqueuse.

Cette étrange vision, un cerveau flottant au-dessus de la tête d'un type en sang (mais vraiment, vraiment très bien habillé, costume prince de galles sur mesure et tout et tout), allongé sur un ring, à, quoi, six heures du matin, sur la terrasse, avec piscine bien bleue, d'un immeuble de Tokyo, dans le quartier de Ginza, provoque, d'un seul coup, comme si le voile du temple s'était à nouveau déchiré, un silence énorme, immense, total, écrasant.

Rester con, c'est lorsque tout s'échappe entre nos mains, même nos organes (préférés).


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Les chroniques de la meute
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Jeudi 8 septembre 2011 4 08 /09 /Sep /2011 11:13

Le rejeton de l'ennemi, le dernier nervi, l'ultime spadassin, se débat spasmodiquement à l'intérieur d'une sorte d'immense placenta grisâtre et pustuleux, puis émerge enfin en titubant, couvert d'un liquide glaireux, tenant une serviette de travail en carton bouilli ornée d'un autocollant à la gloire d'un dieu difficile à définir (mais au fond, ne le sont-ils tous pas ?). Aussitôt, nous nous évaluons du regard en montant à pas prudents sur le ring de boxe qui vacille à quelques mètres au-dessus de la piscine, suspendu à une immense grue de chantier qui semble dominer toute la ville de ses montants métalliques. Alors qu'il brandit sa misérable petite mallette sous mes yeux, comme si elle recelait d'obscurs écrits susceptibles de me nuire, je souris en pensant au manque flagrant de panache dont sa venue au monde avait fait preuve, je souris encore plus en pensant au ventre rond, magnifique courbe hiératique, de mon épouse, présage d'une naissance ô combien plus fabuleuse, attendue, chérie.

Tandis que nous nous faisons face, pendant que le gyoji, son gunbai à la main, termine le rituel précédant l'assaut, d'entrée de jeu, tout est très vite clair, du moins pour moi. En effet, deux choses, pourtant contradictoires en apparence, me sautent tout de suite aux yeux. D'un côté, de toute évidence, le type ne fait pas, mais pas du tout le poids : soixante kilos tout mouillé, le cheveu gris et terne, le regard torve et vicieux, visiblement limité intellectuellement, le teint jaunâtre, un costume (trois boutons ! En 2011 !...) trop grand et de triste qualité qui le drape comme une sorte de toge mal coupée. Une figure qui vaut ne pas un crachat, même du bout des lèvres. D'un autre côté, je comprends par une sorte de vague intuition que cet affrontement pourrait être difficile, douloureux, que je vais prendre des coups, bas, pour la plupart et que cette sale petite face de rat a des tentacules qui plongent au plus profond de mondes souterrains peuplés de créatures retorses et libidineuses, des mondes auxquels ma grandeur d'âme et ma pureté fondamentale m'interdisent l'accès.

Brutalement, je balance une dernière poignée de sel de guérande à la face de cette sale petite merde et je me prépare pour le tachi-ai sous les hurlements de la foule déchaînée.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : CROQUEURS DE MOTS
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Jeudi 1 septembre 2011 4 01 /09 /Sep /2011 22:38

- Bon, écoute mon vieux, là, je crois que tu ne peux plus, décemment s'entend, hein, tu ne peux plus faire attendre ton public. Vraiment, c'est une question d'image, aussi, tu dois t'en rendre compte. La plupart de ces gens sont venus pour toi, pour toi uniquement, tu le sais ça, hein ? Surtout ces jeunes filles en robes courtes qui sautillent comme des petits lapins. Tu ne peux pas les décevoir. Tu es bientôt plus populaire que Hakuhô, ce yokozuna mongol, tu vois ce que je veux dire ! C'est énorme ! Allez, hop, secoue-toi et passe-moi le reste de ton cigare, debout, cesse de faire ta chochotte.

- Ecoute, Hank, mon cher, ce n'est pas si facile, ok, ce n'est pas si facile. Il faut que je suive, tu sais, il faut que je me remette, il y a eu beaucoup d'événements: le réveil dans cette ancienne villa de Nara avec Tania, Kal-El et Bond, ce café extraordinaire, ce chat mystérieux, cette..., cette horreur visqueuse qui surgit d'on ne sait où alors que je croyais cette histoire enfin réglée, cette brutale chute intérieure et ses étranges visions, ces horribles fantasmes de mort, de suicide, ce combat à mort contre un type dans des toilettes loin d'être propres (ce qui a ravivé un souvenir particulièrement pénible, tu peux me croire), cette fuite du Valais en BMW d'occasion, ça ne me ressemble pas, tu peux me croire, et maintenant ça ! ça ! Et le matin en plus ! Je ne suis plus, voilà tout, je ne suis plus, et puis laisse mon cigare, Hank, laisse mon cigare, ce n'est pas un joint! Un peu de tenue, merde, un peu de décence, puisque tu sembles y tenir, diable ! Et puis, les jeunes filles, je m'en tape, robes courtes ou pas, lapins qui sautillent ou pas, merde, je te le dis franchement, je m'en tape ! Où est Tania?

- Ok, ok, pas de souci, j'essaie juste de te soutenir, d'être agréable, c'est tout, voilà. Tania est dans son temple, c'est l'heure de son culte. Depuis qu'elle est enceinte, le nombre de fidèles a doublé, elle a un succès incroyable, donc, donc, elle ne pourra pas, hélas, assister au combat.

Il se retourne pour laisser son regard protégé par ses éternelles lunettes de soleil glisser le long des toits de Ginza jusqu'à l'océan Pacifique, les mains fourrées dans les poches de son jeans noir.

- Et puis, j'ai aussi mes problèmes, figure-toi. Ce petit saut au Japon n'était vraiment pas au programme, tu peux me croire. Entre Karen, Becca et mon livre sur toi qui n'avance pas, j'ai de la peine à suivre, moi aussi, alors, s'il te plaît, si tu veux bien, je t'en prie, fais un effort, merci, ça ne sera pas ta première raclée, après tout.

- Ah ! Pas la première raclée ! Joli gage de confiance, merci.

Hank Moody s'affale comme une serpillère à côté de moi, apathique, désolé, et je suis bien forcé de reconnaître qu'il a plutôt mauvaise mine, c'est le moins qu'on puisse dire. Son visage ressemble à un torchon qui aurait passé la nuit à éponger des litres de scotch renversés au fond d'une cuisine ou dans la coin d'un immense salon. Puisque je ne lâche pas mon short, il s'allume une cigarette avec une évidente difficulté, mais pas sans une sorte de panache décalé.

Quant à moi, est-ce le goût légèrement fumé de ce délicieux petit nikka, ou la brutalité âcre de mon partagas, ou encore, à force, la méditation qui agit enfin ? Je ne sais pas, mais très clairement, une confiance et un calme nouveaux montent en moi. Gorgée après gorgée, bouffée après bouffée, respiration après respiration, je me sens de plus en plus fort et prêt à en découdre, enfin, définitivement.

Je me redresse sous les acclamations des spectateurs désormais nombreux. Ils scandent mon nom à la japonaise : "So-la-lou, So-la-lou". Parmi eux, je vois un bon nombre de types habillés à ma façon: costume Dunhill, voire Hackett, près du corps, souliers Corthay ou Santoni aux pieds, ce qui est déjà ça, voire Branchini, ce qui, en revanche, est une grossière erreur, à la limite de l'insulte même. De toute manière, ils sont si jeunes, leurs visages sont si frais, sans taches, sans balafres, sans histoires...

La masse de viande avariée émet soudain un hurlement primal en expulsant une forme peu définie par l'un des nombreux orifices, ce qui met brutalement fin aux acclamations de mon public et à mes cogitations. Je finis donc mon whisky d'une longue gorgée qui laisse une traînée chaude et dorée le long de mon oesophage, je tire une dernière bouffée de mon cigare que je pose délicatement, avec respect, devant un petit autel shintô laqué de rouge. Je claque dans mes mains deux fois pour attirer la bienveillance des dieux locaux et je pars au combat sous les ovations de la foule.

Rester con, c'est croire que tous les combats méritent d'être menés.

 

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Le Chemin des orties
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Jeudi 25 août 2011 4 25 /08 /Août /2011 10:50

Mais par quel bout se prendre, le prendre ?

Je, il, où se situer, comment se positionner par rapport à moi, à lui, alors que le soleil, neuf, puissant, rougeoyant, et radioactif, c'est hélas désormais le cas, se lève sur cette immense terrasse au beau milieu d'une des villes les plus polluées au monde ? Tokyo. La capitale de l'est, la mégapole en sursis. Edo, théâtre, à la fois kabuki, Nô et d'ombres, bien sûr, surtout, de la vie nouvelle et féconde d'un personnage perpétuellement sur le fil du rasoir (manche en écaille, lame damassée, Alfred Dunhill, un objet unique...): Solal Aronowicz. Personnage dont on ne sait, à ce stade, plus vraiment comment le con-juguer, à la première ou à la troisième personne... Va-t-il falloir se résoudre à l'apostropher, à lui dire "tu" ? Va-t-il falloir le faire taire pour de bon ?

En attendant de déterminer ce point à la fois crucial et pédant d'expression française, le soleil grimpe encore un peu le long du ciel dur et mat de la capitale japonaise et les premiers spectateurs du combat de ce jour arrivent, gueules défraîchies et ravinées par une nuit dont ils ne se souviennent sans doute pas vraiment. Cocktails hasardeux et tièdes à la main, ils s'affaissent mollement, vidés de toute énergie, dans de profonds transats de tek pour assister à la curée matinale qui va opposer notre héros aux blessures nombreuses, mais aux vies multiples (il n'est pas immortel pour autant, attention), et le dernier séide de l'entité difforme, malfaisante et ô combien nauséabonde née de l'inévitable agglomération entre Pénélope, la chienne maudite, et d'autres femmes aigries, immondes, rendues haineuses par une existence terne, plate et, en fin de compte, complètement, absolument stérile. Il s'agit bien évidemment de cette sous-directrice d'un institut spécialisé, l'araignée putride et de deux espèces de psychanalystes demeurées et hommasses, freudiennes bornées sans imagination, sans déontologie, les blattes teigneuses. Il va sans dire, c'est une évidence, que toutes ces femmes sont folles de désir pour Solal et qu'elles auraient tué pour avoir l'incroyable privilège de passer une soirée avec lui au Watergate de Berlin (dont Solal et Tania sont les heureux propriétaires, personne ne l'aura oublié).

Et donc, cette répugnante masse de chair avariée et d'émotions poisseuses flotte au-dessus de la piscine qui brille d'un bleu froid, dur, éjaculant des interjections lapidaires en allemand, émettant une sorte de vibration sourde qui met rapidement tout le monde mal à l'aise. Une ou deux jeunes femmes vomissent sans trop de retenue, il est encore tôt, derrière un paravent de papier fin ou dans le bac d'un cerisier nain, alors qu'une petite équipe de jeunes types aux faciès pourtant brutaux file en vitesse, l'oeil hagard, la gerbe aux dents. 

- Tu es prêt, ça va aller ?

- Ouais, ouais, ça va, je me sens bien, je peux le faire, je pense que je peux le faire, ça va aller.

- Tu es sûr ? Tu n'as pas l'air au top, tu sais, je m'excuse de te dire ça, mais tu n'as pas l'air au sommet de ta forme. Tu le sais, non, je ne t'apprends rien, non ? Ecoute, tu veux quelque chose, un cigare, un whisky, les deux ?

- ... Oui, écoute, c'est gentil, les deux, je veux bien les deux, merci. Un petit short de partagas et un trois doigts de nikka, hein, vraiment, ça me ferait plaisir, ça me mettrait en jambes, tu vois. Tu crois que tu peux me trouver ça ?

Rester con, c'est se battre, encore et toujours, sans la préparation physique adéquate.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Les chroniques de la meute
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Jeudi 5 mai 2011 4 05 /05 /Mai /2011 08:00

La jeune fille à la queue de cheval graisseuse nous coula un long regard à la fois acide et chassieux :

- Vous voulez dire que vous annulez tout ? Toutes les réservations, la réception, la soirée, tout ? Vous annulez vraiment tout ? Les fleurs aussi ?

Ses mains tremblaient, froissant irrémédiablement le menu qui était prévu pour notre soirée de mariage (foie gras, trou valaisan, magret aux chanterelles, fromages et dessert vague). De grosses larmes molles jaillirent de ses yeux jaunâtres et se mirent à couler sans retenue le long de ses joues, slalomant entre les poils de sa barbe naissante pour venir exploser sur la planche de bois qui tenait lieu de bureau à la réception de l'étrange hôtel que nous avions déniché au fond d'une vallée perdue du bas-Valais.

- Moi qui..., moi qui me réjouissais tellement d'organiser votre mariage ici, dans notre hôtel oublié de tous, vous qui êtes..., vous qui êtes tellement beaux, tellement connus. Oh mon dieu, je suis si triste, si déçue, oh mon dieu, mon dieu.

Le poing devant la bouche, calme, je m'éclaircis la voix en deux, trois toussotements. Il était temps que je prenne la parole pour calmer un peu le jeu et tenter de rasséréner cette jeune personne trop sensible.

- Ecoutez, fis-je posément, comment dire, je, enfin, vous savez, dieu n'existe pas. C'est une ancienne invention pour combler le vide que ressent l'homme face, parfois, au manque de sens de nos vies, pour essayer d'opposer une sorte de mur à l'absurde qui nous entoure, et comment dire...

Je sentis le regard de Tania se planter dans ma tempe droite, suspendant ma tirade, qui, pourtant, du moins selon moi, était plutôt bien partie. Je tournai la tête vers elle, ma belle, ma promise, mon aimée, celle qui avait fait de moi un homme, enfin, au sens plein et entier du terme. Dans ses yeux, je lus à peu près cela : "Tu vois mon cher Solal, je t'aime et tu es tout pour moi, mais là, franchement, quand tu sors ce genre d'inepties déplacées, je pourrais tout simplement t'assommer, avec le pied de cette lampe, ou cette petite table en noyer, oui, celle-là, dans le coin." Voilà, en gros, ce que je lus dans le regard, dur à ce moment là, je dus bien l'admettre, de ma future femme. Partant, ma tirade prit un raccourci :

- Et donc, et donc, nous sommes désolés et prêts à vous dédommager bien sûr voilà voilà nous allons à présent vous laisser tu viens ma chérie et puis de toute façon quel beau temps.

Tania soupira et prit la main que je lui tendais alors que la réceptionniste s'affaissait sur sa planche mal équarrie et que de gros sanglots, convulsivement, secouaient ses épaules étroites : " Non, non, c'est pas possible, qu'allons-nous devenir, encore une annulation ! Papa, papa, viens, ils annulent !"

Un pas puissant se fit entendre à l'étage, le plancher craqua comme sous un poids beaucoup trop lourd pour lui, alors que, presque simultanément, les deux énormes chiens qui dormaient dans un coin sous le bureau, derrière la réception, se mirent à grogner à l'unisson, un peu comme des tronçonneuses tournant au ralenti. Je les avais déjà remarqué, ces deux espèces de bêtes-là, des sortes de croisements inattendus entre un Saint-Bernard géant et un mastiff napolitain, environ quatre-vingts kilos de muscles chacun, au bas mot. Bref, rien de très rassurant, d'autant plus qu'ils nous regardaient fixement, l'oeil torve, la bave, que dis-je, la bave, l'écume aux babines.

- Bon, eh bien, on vous laisse, vous avez nos coordonnées pour la facture !

Mes mocassins santoni en cuir souple dérapèrent dans le hall alors que j'embarquais fermement Tania ma belle et mon aimée dans mon sillage (Man, Bulgari). Derrière nous, deux sons très nets rythmèrent notre départ précipité : un craquement de mauvais augure dans l'escalier et le claquement de laisses sur le sol...

Rester con, c'est annuler sa soirée de mariage un peu tard.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Les chroniques de la meute
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Jeudi 7 avril 2011 4 07 /04 /Avr /2011 08:00

J'imagine le type plutôt grand, un bon mètre quatre-vingt cinq, voire quelques doigts de plus, oui largement. La petite cinquantaine, peut-être moins, soyons généreux. Encore solide, il se tient bien droit sur ses jambes écartées, car des certitudes, il en a, il en est même rempli à dire vrai. Certes, il n'a pas le corps d'un jeune homme rompu aux arts martiaux ou gonflé en salle de musculation, mais c'est un adversaire solide, surtout pour quelqu'un qui vient d'émerger d'un long coma, d'autant plus que sa calvitie désormais plus que naissante le rend aigri, hargneux. Il ne supporte pas les types plus jeunes, les types dont le visage raconte quelque chose, les types dont on sent qu'ils plaisent aux femmes, toutes les femmes, bref, les types comme moi. Et puis un jeune type heureux, comme moi, ça, il ne peut pas l'encaisser. Il me fait mal à sa manière, depuis longtemps. En tout cas, une chose est certaine, c'est le produit taré du mélange improbable, mais au fond tellement évident d'un avocat, d'un juge et d'un directeur d'établissement scolaire. 


Peu importe le contexte, de toute façon, je n'hésite pas, je rentre tout de suite dans le corps à corps et je me jette sur lui, éperonné par cette violente colère qui mijote en moi depuis bientôt deux ans, cette violente colère qui fermente en moi comme un animal pourrit au fond d'une forêt sale et abandonnée. Il m'a vu venir, bien sûr, et, au moment où mes mains se referment autour de son cou, son pied, chaussé d'un immonde écrase-merde à semelle épaisse, m'atteint en haut de la cuisse, déchirant mon pantalon, un superbe Brioni prince de Galles. La douleur est vive, physiquement et moralement s'entend, j'adore ce costume, mais je tiens bon, je serre les mains autour de sa gorge, je me cramponne et, dans un hurlement assez sauvage, il faut le reconnaître, je plante mes dents dans sa joue droite et je mords, je mords sa peau flasque et dégueulasse de toutes mes forces, je mords jusqu'à que je sente l'émail racler contre l'os et là, j'arrache.


Nous tombons tous deux à la renverse sur le sol, du carrelage gris, dur et froid. Lui, il hurle et gigote comme un porc qu'on encule avant d'égorger avec une scie bien rouillée. Il faut reconnaître que je lui ai ôté une bonne tranche d'anatomie faciale. En ce qui me concerne, je m'étouffe à moitié avec ce morceau de viande visqueux qui commence à glisser le long de mon gosier habitué à des mets plus fins. Alors que je m'extirpe péniblement cette saleté de la bouche, allez savoir pourquoi, ça colle, il se jette sur moi, animé, sans doute par la rage, la douleur et, du moins à mon avis, une brutale incompréhension, car il ne sait pas qui je suis, ce fils de chien, je n'ai pas pris le temps de me présenter, c'est vrai.


Il se jette donc sur moi et m'écrase de tout son poids. Il me prend bien vingt cinq kilos et me coince habilement contre le battant du chiotte. Nous sommes dans des toilettes, une fois de plus, mais cette fois, j'entends bien ne pas me faire rosser, ni finir dans une mare de pisse. Lui, il éructe de façon inintelligible (visiblement, on s'exprime moins clairement avec une joue en moins), il semble aux portes de la folie, ses yeux révulsés tournent dans leurs orbites et il bave:


-Maist'esquiconnarddesalemaladedefilsdeputejevaisbutertagueuledetarésalecon maist'esquit'esqui?

-Qui je suis ? Je suis ta dernière mauvaise rencontre fils de chien. Tu vas payer pour ce que tu m'as fait, tu vas payer pour ce que tu as écrit et ce que tu n'as pas écrit, tu payer pour ce que tu es et ça va te coûter cher.


Ceci étant, malgré une différence certaine au niveau de la ponctuation, je dois reconnaître que je suis loin d'être tout à fait serein, je suis même passablement énervé. D'un mouvement brusque des reins, je décale mes hanches, me libérant en partie de son poids et le faisant glisser sur le côté, je lui bloque la tête avec le coude en appuyant dans le creux sanguinolent qu'a laissé sa joue. Il hurle, il sent la fin venir et il ne se trompe pas. De ma main  libre, je sors mon couteau corse à cran d'arrêt. Fin, pointu, très aiguisé, il remplit parfaitement son office. Sa lame tranchante aux reflets chatoyant rentre dans son cou comme dans un gigot après huit heures de cuisson lente, presque sans effort, un vrai plaisir. Lentement, mon regard vissé dans le sien, je lui sectionne la carotide et je le lâche.

 

Le sang jaillit vraiment comme un geyser et constelle le plafond pour retomber en petite pluie chaude. Je baigne mon visage dans cette ondée plutôt agréable et je regarde mourir ma première victime qui se débat de plus en plus mollement dans une mare noirâtre, visqueuse, qui se mélange à la poussière et aux détritus qui jonchent le sol de ces toilettes inconnues, formant peu à peu une croûte noirâtre. Il crève lentement, en râlant, et je ne parviens pas à dire si c'est la perte de sang ou la morve sanguinolente obstruant ses voies respiratoires qui le tue, cet immonde fils de chien.

 

Finalement, du moins en ce qui me concerne, la vengeance est un plat qui se mange tiède, tout cela devait bien finir par arriver, ça commençait même à se faire attendre, et rester con, c'est savoir le savourer jusqu'à la dernière goutte.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con
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Jeudi 3 mars 2011 4 03 /03 /Mars /2011 08:00

Une épaisse fumée noirâtre jaillit soudain d'une sorte de bouche couronnée de chicots qui venait de se former à la surface de l'énorme bulle de haine et de violence. Dans un souffle nauséabond, elle fondit sur moi et m'enveloppa sans que j'aie pu esquisser le montre geste de défense, me coupant soudain complètement du monde, comme si j'étais d'un seul coup projeté dans une autre dimension.


Je n'entendais plus rien, je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien. Cette fumée maudite, poisseuse et sournoise s'infiltra à l'intérieur de moi par mes narines, par ma bouche, se glissa derrière mes globes oculaires, me pénétra par tous mes pores et aussitôt, des pensées négatives, lourdes, tristes, mauvaises et montèrent en moi, me submergeant très vite, telle une eau noire et glacée.


Je me voyais mourir, sauter de ce fameux pont, m'écraser à une vitesse folle en voiture contre un mur de pierres de taille (en aston martin DB5, tout de même), ou enfin m'ouvrir le ventre avec un couteau de cuisine japonais en maugréant d'incompréhensibles syllabes. Je mourais, je mettais fin à mes jours, je me tuais, me frappant la tête contre l'angle d'une paroi ou ingurgitant des litres d'acide citrique, me liquéfiant en miasmes putrides. Je m'ouvrais les veines dans une chambre d'hôtel miteuse, proche de la gare, la seule vraie question portant sur la nature de l'alcool que j'aurais ingurgité avant de crever, rhum ou whisky.

Dans ce délire obsédant et immonde qui me dévorait, je massacrais mon entourage aussi. Tous les miens gisaient morts et froids à mes pieds alors que le canon du Walter P99 fumait encore. Il y avait d'autres corps, un petit homme ridicule aux bras croisés sur une poitrine étroite ou une sorte de grande femme au nom masculin et au visage de seiche.


Peu à peu, cet ignoble agrégat d'idées noires, violentes, insupportables m'écrasait, étouffant le bonheur de mon retour à la vie. Je parvenais à une sorte de lisière noire et fangeuse, comme tout au fond, puis...


In extremis, je pus toutefois à m'accrocher à une image, étrange, mais réconfortante, qui monta en moi comme une bulle savon : je voyais Tania, allongée nue dans une immense chaussure, un superbe richelieu deux oeillets au cuir brun-roux, une coupe de champagne à la main. Elle riait, elle riait tellement que toute cette funeste fumée noire devint blanche, légère et pétillante. Ces volutes nouvelles me soulevèrent vers la surface et lentement, je commençai mon ascension vers le haut.


 

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : CROQUEURS DE MOTS
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Jeudi 24 février 2011 4 24 /02 /Fév /2011 08:00

La masse noirâtre, fétide et considérablement puante, il fallait bien le reconnaître, se mit à flotter mollement devant nous, au-dessus du jardin, en émettant d'étranges vibrations sourdes qui résonnaient au fond de ma poitrine, soulevant légèrement mes côtes, comprimant mon coeur qui commença à battre à coups saccadés. Assez vite, je me mis à éprouver une sorte de dégoût viscéral pour ce que je voyais et sentais. Des émotions brutales et contradictoires s'agitèrent en moi comme si on me les injectait de l'extérieur. Je dus alors me mettre à contrôler ma respiration pour ne pas me sentir mal. Inspirer, expirer, inspirer, expirer par le ventre, lentement, allonger le souffle, visualiser le trajet de l'air et le laisser trouver son rythme seul. Relâcher la musculature du visage, garder les yeux dans le vague, décrisper le front.


Kal ne bougea pas vraiment, il prit juste le briquet que lui tendait l'agent secret qui venait de nous rejoindre. Il ralluma ses cigarettes d'un geste serein, presque désinvolte, ça ne lui ressemblait pas, et en profita pour en glisser une troisième à côté des deux autres. Alors que j'esquissai un mouvement vers son épaule, mon cigare dressé entre l'index et le majeur, il m'envoya un regard éloquent qui stoppa ma main en vol. Le plaisir des retrouvailles avait visiblement ses limites, il ne fallait pas exagérer.


Je saisis donc à mon tour le briquet laqué rouge et rendit peu à peu vie à ma vitole par le feu, lui qui purifie tout. La fumée me remit aussitôt d'aplomb et je fus bientôt en mesure de regarder en face l'espèce de trou noir nauséabond qui continuait de flotter à quelques mètres de nous, sorte de boule filandreuse de gras, d'organes et d'émotions violentes refoulées ouverte sur une dimension négative, primitive et inverse. Des cris sauvages, des hurlements de hyènes, des vociférations de cannibales affamés en jaillissaient par flots saccadés, puis des sortes d'ordres répétitifs braillés dans une sorte d'allemand médiéval, puis des pleurs, des plaintes, des menaces, du chantage enfin, dans un long murmure obsédant, lancinant, puis peu à peu inaudible. Kal pencha sa masse immense vers moi et murmura :


- Si tu veux mon avis, mon cher Solal, c'est pour toi, tu n'as pas fini, tu es peut-être même mal parti, enfin, c'est à toi de voir. Ca a même l'air d'avoir évolué...salement, même...

- Ouais, je viens de me réveiller, j'estime que tout cela n'est pas très, très fair-play, on pourrait me laisser le temps d'émerger avant de revenir aux affaires, fis-je, désabusé, que je voie un peu où j'en suis, en envoyant une bouffée agressive en direction de la chose vociférante et négative surgie d'on ne sait où, à dire vrai. Et puis comment, m'avait-on retrouvé?

- Fair-play, tu veux rire mon vieux, ricana l'agent secret en rajustant sa pochette de poitrine, mais tu sais bien que ce que tu appelles "les affaires" n'attend pas. Après tout, tu avais eu l'occasion de régler une partie du problème à Berlin, si mes souvenirs sont bons, non ? Mais voilà, tu as préféré te tourner vers le bouddhisme, alors après, il ne faut pas venir te plaindre, du moins, c'est mon avis.


Un ange passa, repassa, passa à nouveau, puis se posa dans un coin éloigné de la véranda, écarta tranquillement un des pans de son pagne taille basse, et pissa discrètement sur bonsaï.


- ...Tu as ton Walter PPK sur toi ? fis-je sourdement. 

- Walter P99, il faut suivre s'il te plaît. Je suis vieux, certes, il faut bien l'admettre, mais je me modernise, je reste dans le vent. Polymère, crosse moulée à ma main, 16 cartouches, oui, je l'ai, tu veux te faire plaisir ? Un petit carton ?

- Je ne pense pas que la violence puisse résoudre quoi que ce soit dans cette affaire-là, intervint Kal d'un ton morne en envoyant sentencieusement une triple bouffée au ciel. Je pense qu'il faut faire face avec des paroles apaisantes et laisser les émotions de côté. En cas de conflit, les émotions ne mènent à rien, en tout cas, c'est ce que je pense. Tu es assez heureux dans ta vie, mon cher Solal, pour te confronter à ce qui te déplaît dans le calme et la paix.

- Voilà qui est délicieusement paradoxal, se confronter dans la paix, c'est charmant, mignon, j'adore. Depuis la chute du mur, on aura vraiment tout entendu, railla l'anglais. Prends mon Walter P99, mon vieux et fais-toi du bien, c'est ça la détente... Appuie sur la gâchette tranquillement, le coeur serein, dans la paix, tu verras, ça vaut le coup.

Pendant notre conversation, ou plutôt, notre semblant de conversation, la boule de haine noirâtre avait augmenté de volume et s'était rapprochée de nous. Kal se leva, l'agent secret sortit son arme et quant à moi, je ne savais pas trop quoi faire.


Rester con, c'est se demander si la violence est une solution.


Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : Le Chemin des orties
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Jeudi 17 février 2011 4 17 /02 /Fév /2011 08:00

Je me tournai vers le couloir qui débouchait sur la pièce dans laquelle je me tenais. Kal- El, le héros en rouge et bleu, notre protecteur, notre dieu vivant pour certains, de plus en plus nombreux d'ailleurs, immense, massif, puissant, énorme, remplissait quasiment tout mon champ de vision. Je dus prendre du recul pour le voir en entier. Il prenait tellement de place que la lumière du jour semblait se retirer, intimidée, devant lui. Il penchait la tête pour ne pas toucher le plafond de bois ancien. Son costume, troué et rapiécé en plusieurs endroits, était encore plus sombre que la dernière fois, presque noir, et son visage semblait lourd de fatigue, de tristesse et de résignation. Il fit deux pas hésitants dans ma direction, mais me tendit sa main de la taille d'une raquette de tennis dans un geste généreux. L'énergie qui émanait de sa poigne était à la fois sourde, inquiétante et sans limites.

 

- Félicitations pour ton mariage, Solal. Désolé de ne pas avoir été là, j'avais bien reçu l'invitation, mais une urgence en Asie du sud-est, volcan, tsunami, un peu comme d'habitude, des dizaines de milliers de morts, j'ai fait de mon mieux, enfin bref... tu vois. Euh, tous mes voeux de bonheur donc. Tania est contente ?

- Merci, mon vieux, merci... Oui, Tania est aux anges et moi aussi, la cérémonie était magnifique et la soirée s'est très bien passée, nous avons très très bien mangé, un gastro magnifique près de Genève, certains invités ont raconté d'étranges histoires et nous avons fait le point sur bien des choses, nous avons tenu de drôles de propos, quelques bagarres assez hautes en couleurs, mon père a cassé la gueule à une sorte de type, un certain Jean-Ber, je crois, je ne sais même pas qui l'a invité. J'ai même dansé, tiens, pour une fois. Bref, une soirée très réussie. On ne pouvait pas rêver mieux.

Je le regardai longuement bien en face, droit dans les yeux. Il semblait tellement vide et absent.

- Tu ne pourras pas porter éternellement le poids du monde, malgré toute ta force, tu le sais, non?

- Je sais, je sais, soupira-t-il en tirant nonchalamment une cigarette de son slip rouge, il reste du café ?

 

Il s'avança sur la véranda qui craqua dangereusement sous son poids, rota, s'assit avec difficultés, gratouilla le chat qui se prélassait au soleil et alluma sa Morland's special de son regard laser.

Il tira lentement une longue bouffée qu'il expira en volutes sinueuses et s'amusa à former de grands S gris qui s'évaporaient rapidement sous le soleil.

De mon côté, j'avais mis la main sur un joli petit humidor en cèdre laqué. Il contenait toute une série de cohiba siglo 1 sagement rangés les uns à côtés des autres. Après les avoir tâtés pour me faire une idée de leur degré d'humidification, j'en choisis un à la cape bien foncée, maduro, et je le fis rouler entre mes doigts. Il était à point et semblait n'attendre que moi. Je rejoignis Kal sur la véranda et je pris place à ses côtés. Son corps dégageait une chaleur si intense que je dus m'écarter un peu de lui pour ne pas me mettre à transpirer à son contact. Un coupe-cigare en acier au format d'une carte de crédit bondit soudain d'une des poches de mon costume. Je tranchai la vitole au milieu de sa convexité fianle, pour concentrer un peu les arômes, puis, après une brève hésitation, j'appliquai la tête de mon cigare sur l'épaule du super-héros qui déprimait à mes côtés. Il grésilla assez vite avec un entrain qui faisait plaisir à entendre. L'ambiance reprenait.

- Ben, faut pas te gêner mon gars, laissa tomber le héros d'un ton morne.

- Non, je ne vois pas de raison de me gêner. Et puis tu vois, même dépressif tu sais te rendre utile.

- Ouais, utile... fit-il en extirpant une autre cigarette de son slip rouge et en la glissant aux côtés de la première, utile, ouais.

C'est alors que, sans prévenir, tandis que cette douce matinée de retrouvailles se déroulait si bien, l'air sembla se tordre devant nous, une sorte de poche sombre et poisseuse s'ouvrit au-dessus du jardin méticuleusement ordonné, comme vomie depuis une autre dimension. Une odeur terriblement fétide, particulièrement immonde, en émergea et souffla d'un coup mon cigare qui commençait à peine à me calotter le palais.

Rester con, c'est ne pas être prêt quand l'ennemi, lui, l'est.

 

Par Solal Aronowicz - Publié dans : journal d'un con - Communauté : bons à rien mauvais en tout
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