En attendant de poser un diagnostic plus pointu, on me conduit avec une sollicitude inhabituelle vers un transat de tek où l'on m'allonge avec des égards que je n'ai pas connus depuis longtemps, genre VIP et tout le tremblement, et on me sert un double expresso très, très corsé, allongé de quelques doigts de whisky.
Après quelques remarques sans véritable portée médicale, assez rapidement, mes deux médecins se désintéressent discrètement de moi pour se lancer dans une conversation qui visiblement leur tient plus à coeur : le tennis et l'irrésistible ascension de Novak Djokovic. Ils doivent sans doute avoir un congrès en perspective et ils prennent ça très au sérieux. Je les laisse disparaître dans la foule en parlant posters et autres présentations.
Autour de moi, on reste en général circonspect, on me fait santé à distance, on me lance des petits coucous prudents, quelqu'un me glisse une soupe miso, excellente, dans un joli petit plateau laqué. Il faut reconnaître que mon crâne grand ouvert au-dessus de mes sourcils, mon visage et mon costume trempés d'un sang qui commence à noircir et ce cerveau flottant inspirent une certaine retenue. Même pour ceux d'entre nous qui ont roulé leur bosse ou qui ont l'habitude de sortir là où tout le monde ne va pas, en marge, je dois offrir un tableau peu conventionnel, surtout en début de matinée.
Hank est retourné à sa conquête du jour. Toujours séduite, elle boit ses paroles, le regard déjà chavirant. A l'arrière-plan, au bord de la piscine, j'aperçois deux silhouettes bien connues. James, visage net et dur, vodka martini à la main, porte deux doigts à sa tempe et me salue d'un clin d'oeil. Kal, en grand tenue rouge et bleue, immense, formidable de puissance contenue, domine la foule de toute sa hauteur et de toute sa sérénité triste. Il boit de l'eau gazeuse avec une rondelle de citron. Avec un sourire calme, il lève son bras de demi-dieu dans ma direction, pouce dressé vers le haut.
Tout le monde est là, Tania ne saurait tarder, l'horizon est dégagé et tout est donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Alors que je me concentre sur ma respiration pour essayer de régler cette histoire de cerveau, une geisha s'agenouille silencieusement à mes côtés et me présente un nécessaire à tabac en laque rouge.
- Excuse-moi, je crois que ce petit garçon aimerait te voir mon vieux.
Dominique, avec son sourire de loup, écartant la geisha d'un geste habitué à commander aux domestiques, et ce, quelque soit leur appartenance ethnique, conduit vers moi Alexandre, mon fils, mon enfant unique pour encore ces quelques mois qui précèdent la naissance de nos jumeaux, à ma fabuleuse Tania et moi, Solal Aronowicz, le père, le juif, le joueur, le bagarreur, l'éternel saignant.
Mon garçon me regarde, étonné, mais sans paraître effrayé par le spectacle que j'offre en ce moment. Il tient un transformers à la main, Optimus Prime visiblement, le plus difficile à changer en véhicule et me le tend, confiant.
- Tu peux me le faire en camion, papa ?
Rester con, c'est égarer des modes d'emploi cruciaux.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires


réactions choquées