épisode 55 : un nouvel ennemi... 1
Solal posa délicatement son cigare, un churchill de Roméo et Juliette à la bague dorée, comme toujours un délice
de crème et de velours, au creux du cendrier métallique qui était juché, en équilibre précaire, sur la pile branlante de GQ qui se trouvait dans les chiottes de son bureau et, à la faveur d'une
dernière poussée ferme et décidée, le front crispé par l'effort, il se mit à réfléchir calmement.
Le chili con carne de l'Ancien, c'était désormais évident, ne passait pas. Trop d'oignons, trop de tabasco, trop d'haricots rouges. Il fallait maintenant agir avec la plus grande circonspection.
Choisir avec précaution le matériel adéquat.
Solal avait en effet un mystérieux rendez-vous dans quelques minutes. "Une affaire d'état de la plus haute importance" lui avait-on écrit en anglais dans un étrange télégramme dont le papier
semblait dater des années cinquante. "Vous êtes le plus qualifié pour cette mission dont le sort du monde dépend".
Très clairement, il ne pouvait pas recevoir son rendez-vous la merde aux doigts.
Son regard se porta alors naturellement sur le dernier Amélie Nothomb qui traînait, oublié, sur la même pile de GQ. Voilà qui conviendrait parfaitement, Albin Michel, un éditeur au demeurant de
grande qualité, utilisant un papier qui absorbait bien.
Solal tira donc une longue bouffée sur son cigare, déchira une généreuse poignée de pages de l'immondice littéraire qu'il avait abandonné aux lieux d'aisance et se torcha avec application,
attentif à bien racler, sans irriter toutefois, le long des bords de l'anus, une zone à la fois délicate et cruciale.
Ayant réglé son affaire au mieux et jeté le reste du misérable opuscule à la poubelle, le cigare au coin de la bouche, il se lava les mains méticuleusement quatre ou cinq fois au savon d'Alep, ce
qui, il fallait bien le reconnaître, était aux limites du toc, et enfin, se regarda dans la glace. Il n'était pas encore habitué à se voir avec deux yeux, même si l'un d'entre eux, celui qu'il
avait récupéré à la faveur de l'étrange retournement de situation de l'épisode 54, était beaucoup moins mobile que son voisin.
Il tapota d'un geste tendre sa poitrine habillée d'un magnifique costume prince de galles gris clair de chez Gieves and Hawkes, sans doute un des meilleurs tailleurs de la place
londonienne, lissa sa cravate noire (reflets bleutés) et secoua, par habitude, son poignet gauche pour faire tourner le mouvement de son omega speedmaster broken arrow. Il était prêt à
sauver le monde, du moins dans la mesure de ses modestes moyens.
Une fois la porte des toilettes fermée, il se rapprocha aussitôt de l'immense baie vitrée de son bureau qui donnait sur la Spree.
Il souriait calmement. Depuis une petite semaine, il était le nouveau propriétaire du Watergate à Kreuzberg, un des meilleurs clubs de Berlin. Une étrange transaction avait en
effet eu lieu dans l'arrière-salle d'un café de Prenzlauer berg au cours d'une partie de poker fermé qui avait duré trois jours entiers. Un marathon à l'issue duquel Solal s'était
retrouvé épuisé, sans doute cuit, comme jamais il ne l'avait été auparavant, mais heureux et inattendu propriétaire de cette boîte réputée dans toute la ville et bien au delà.
Les yeux dans le vague, il rêvassait encore à cet étonnant coup du sort tout en tirant de lentes bouffées de son Roméo et Juliette. C'est alors que la porte s'ouvrit pour
laisser à la fois passer une vague puissante de cette musique électro sobre et minimaliste dont les Allemands ont le secret et un nouveau personnage de haute taille à la fine moustache blonde
sanglé dans un trench-coat burberry à la coupe un peu datée.
- Monsieur Aronowicz, Solal Aronowicz ?
- Oui, c'est bien moi.
- Ah, je suis heureux de faire votre connaissance, sport, mon nom est Blake, Francis Blake.
- Eh bien le moins qu'on puisse dire, c'est que l'un chasse l'autre.
- ...Oui, comme vous dites, old chap, comme vous dites, fit Blake avec un sourire fin. Je suis l'auteur de ce télégramme qui vous a peut-être interloqué et j'aimerais m'entretenir avec
vous de la fin du monde, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.
Publié le 05/02/2010 à 07h00 dans journal d'un con